Une Architecture désorientée
Intervention de Pierre Damien Huyghe à l'occasion de la journée d'étude "Re-former le supermarché", organisée à l'isdaT le 16 novembre 2018.
Présentation de la conférence
À supposer que le supermarché soit, selon le mot de Marc Augé, un non-lieu, pourquoi une telle appellation ? Ne pouvons-nous pas d’abord chercher à dire positivement les qualités de semblable bâtiment et la tendance de ces qualités ?
Me référant aux données d’un texte fameux de Sullivan définissant les possibles degrés de l’architecture, je dirai que les supermarchés ont au moins pour qualité d’être « socialement demandés » et d’apporter à cette demande une réponse qui dépasse le niveau de la satisfaction littérale matérielle. En ce sens, ils ne sont pas auprès de nous comme abandonnés de toute perspective architecturale. Non, ils sont bien dans l’élément d’une architecture. Mais sûrement leur manque-t-il d’atteindre au niveau de ce que Sullivan appelait une « véritable expression », soit une qualité excédant le niveau de la seule réponse à un besoin et ne pouvant venir que de « l’addition d’une certaine qualité et quantité de sentiment ». Qu’est-ce à dire ? Comment pouvons-nous penser cette notion ?
En admettant, comme on vient de lire, qu’elle procède d’un ajout à l’élémentaire de l’architecture, Sullivan qui, certes a plutôt construit des immeubles de bureaux que des supermarchés, nous donne tout de même l’occasion d’analyser cette dernière sorte de bâtiment. Ainsi pourrons-nous juger nous-mêmes qu’il s’agit là moins d’un non-lieu que d’un lieu insuffisamment traité qui, comme tel, fait place, avec ses raisons propres, à toute une désorientation. Cette désorientation ne touche pas moins la sensibilité que la pensée. La tâche, ce n’est pas de la refuser, mais de faire mieux.
Pierre-Damien Huyghe est philosophe, professeur émérite de l’université Paris 1 Panthéon Sorbonne.
Réécriture de la conférence
Texte écrit par Pierre Damien Huyghe à l'occasion de la Journée d'étude Re-former le Supermarché, à l'isdaT le 16 novembre 2018.
Marc Augé aura appelé « non-lieux » des endroits que l’anthropologie ne pouvait, avec ses concepts et méthodes alors disponibles, définir ou reconnaître comme des lieux. C’était là offrir à cette discipline une occasion de se critiquer elle même, à tout le moins ouvrir une alternative. Car ou bien les supposés non lieux révélaient l’insuffisance conceptuelle d’une anthropologie incapable de penser des situations pourtant nombreuses et appelaient par le fait même de leur existence à une réforme de la discipline, ou bien l’anthropologie demeurait en l’état une référence et alors, en effet, il fallait qualifier négativement les expériences existentielles qui se développaient ici et là. « Non lieux », cette appellation plaçait et place toujours évidemment la pensée de ce dernier côté. Voilà justement ce que, pour répondre à la demande qui m’a été faite de réfléchir au supermarché, je ne voudrais pas faire : enfermer d’entrée de jeu mon sujet dans le négatif. Je ne procéderai pas selon ce biais, ni même n’en inverserai la tendance. Je m’efforcerai donc de n’être pas davantage positif que négatif. L’enjeu, c’est de chercher à formuler les qualités au sens du « quid » latin, c’est-à-dire répondre à des question de ce genre : qu’est-ce que c’est ? Quelles sont les caractéristiques ? Ou bien, pour être plus précis : dans quelle mesure est-ce un lieu ? Et même, en l’occurrence : dans quelle mesure est-ce un lieu architecturé ? Dans quelle mesure est-ce une architecture ?
Afin de répondre à pareille question, je vais lire – c’est un choix – un texte de Louis Sullivan définissant les possibles degrés de l’architecture. J’en conclurai que les supermarchés non seulement ont pour qualité d’être « socialement demandés », mais même apportent à cette demande une réponse qui dépasse le niveau de la satisfaction littérale matérielle[1]. En ce sens, ils ne sont pas auprès de nous comme abandonnés de toute perspective architecturale. Non, ils sont bien dans l’élément d’une architecture. Mais sûrement leur manque-t-il d’atteindre au niveau de ce que Sullivan appelait, comme on va voir, une « véritable expression », soit une qualité excédant le niveau de la seule réponse à une demande et ne pouvant venir que de « l’addition d’une certaine qualité et quantité de sentiment ». Qu’est-ce à dire ? Comment pouvons-nous penser cette notion ? En affirmant qu’il y a, en matière d’architecture, à ajouter à l’élémentaire réponse sociale, Sullivan qui, certes a plutôt construit des immeubles de bureaux que des supermarchés, nous donne tout de même l’occasion d’analyser cette dernière sorte de bâtiment. Ainsi pourrons-nous juger nous-mêmes qu’il s’agit là moins d’un non lieu que d’un lieu insuffisamment traité qui, comme tel, fait place, avec ses raisons propres, à une certaine absence de principe, laquelle nourrit paradoxalement, dans son absence même, toute une désorientation, tout un brouillage des repères. Cette désorientation, ce brouillage ne touchent pas moins la sensibilité que la pensée. La tâche, c’est d’en comprendre l’actualité, et de faire mieux.
Ce qui suit ne démontre rien sur le sujet, mais y médite selon un cheminement qui ne tient pas aux méthodes plus habituelles et souvent supposées plus objectives des sciences humaines ou de l’histoire. Je ne chercherai donc pas à fixer le propos de Sullivan dans un contexte supposé l’expliquer. Non, je vais le traiter, ainsi du reste que les autres textes auxquels je vais faire référence, comme un élément d’une culture par hypothèse actuelle. Il s’agit, il va s’agir d’une propédeutique. Le fait que, dans cette propédeutique, je m’appuie manifestement sur des auteurs – sur des autorités – ne devrait contrarier que ceux qui croient qu’on peut raisonner sans mémoire, tout passé en quelque sorte déblayé afin d’être, par hypothèse mais par hypothèse seulement, mieux au fait du présent. En réalité, la moindre parole, le moindre énoncé ne peuvent se dire que dans une langue nécessairement toujours dotée d’un caractère d’ancienneté. Cette langue, toute langue, fait à qui la parle des propositions et, ce faisant, implique tel ou tel propos, tel ou tel texte qui l’ont elle-même écrite, qui se sont inscrits en elle, la marquant et même se reprenant à le faire, encore et encore. Dès qu’on énonce, on mobilise en fait des références. Seulement on le remarque soi-même plus ou moins, et, s’il doit s’agir d’une conversation ordinaire, on ne le remarque pas. Tel ne sera précisément pas ici notre cas. Car ce que nous voulons, ce n’est pas converser, mais bien réfléchir. Voici donc ce que je m’apprête à faire : manifester d’abord le caractère remarquable d’un texte en le citant, réfléchir ensuite ce texte en mettant son vocabulaire dans le miroir d’un autre auquel, sans doute, il ne pensait pas explicitement mais qui cependant, pour moi qui le lis, est dans sa mémoire possible. Il n’y aura rien là de bien assuré, ni de scientifique. Seulement, j’y insiste, une possibilité de penser.
1) Méditation
1.1) L’architecture selon Sullivan
« I assume now that in the study of our problem we have passed through the various stages of inquiry, as follows: 1st, the social basis of the demand for tall buildings; 2nd, its literal material satisfaction; 3rd, the elevation of the question from considerations of literal planning, construction, and equipment, to the plane of elementary architecture as a direct outgrowth of sound, sensible building; 4th, the question again elevated from an elementary architecture to the beginnings of true architectural expression, through the addition of a certain quality and quantity of sentiment ».
Qu’est-ce que le sentiment ? Littéralement, ici, c’est ce que confère à une construction une architecture de meilleur niveau, une architecture pas seulement élémentaire. Qu’est-ce à dire plus précisément ? Le texte ne le dit pas explicitement, le mot fût-il à deux autres reprises employé dans les pages environnantes et à l’occasion rapproché, j’y reviendrai, de celui, guère plus éclairé dans l’immédiat, de « forme ». Arrêté pour ma part par le mot dans l’instant de ma lecture, je me demande ce que j’en peux penser étant donné ce que j’en ai appris par ailleurs. Quel cet ailleurs ? En l’occurrence, un propos de Kant, un autre de Rousseau dont on pourra estimer, si l’on est historien par exemple, les références et les citations arbitraires. Mais c’est ainsi : me revient avec ce mot de sentiment, que tout de même Sullivan a choisi, qu’il a préféré notamment à celui de feeling, le souvenir d’autres lectures que, pour réfléchir, je vais à présent mentionner. Il s’agit d’abord de deux textes où non seulement le même mot figure mais où encore il figure avec un minimum de conceptualisation et de distinction quant à son sens. On jugera de l’intérêt de la démarche – de la méthode – par son résultat. Si elle donne à réfléchir, ce ne sera déjà pas rien, sans compter qu’elle se soutient d’un contexte global où Kant, pour sa part, s’est justement efforcé de mettre au point ce que pouvait bien être les conditions et raisons de jugements qu’il prit soin d’appeler « réfléchissants » plutôt que « déterminants ». Tout cela tient aussi à ce fait qu’en dernière analyse on ne pense pas de soi-même et à soi seul, comme si rien, pas la moindre culture, pas même une langue, j’y insiste, n’étaient là déjà à faire des propositions. Méthodiquement, méthodologiquement parlant même, la démarche qui est ici la mienne n’a rien de cartésien. Ni, comme on va voir, elle n’est droite mais faite de quelques détours et sinuosités, ni elle ne commence par « révoquer en doute » ce qui se trouve déjà inscrit en « créance » possible. Ces mots sont précisément, comme on sait, de Descartes. M’écartant de leur tendance logique, je m’écarte aussi bien de ce que nous avons appris depuis à nommer « modernisme » et j’inscris de ce fait ma lecture de Sullivan hors des reproches que ce dernier nom charrie aujourd’hui avec lui.
1.2) Premier détour
« Les affections sont spécifiquement différentes des passions ; les premières se rapportent au sentiment ; les secondes appartiennent à la faculté de désirer et sont des penchants qui rendent difficile ou impossible toute déterminabilité du libre-arbitre par des principes. Celles-là sont tumultueuses et irréfléchies, celles-ci sont durables et réfléchies ; ainsi l’indignation comme colère est une affection, tandis que la haine (soif de vengeance) est une passion. Cette dernière ne peut jamais sous aucun rapport être dite sublime, parce que si dans l’affection la liberté de l’esprit est à vrai dire entravée, dans la passion elle est supprimée ».
Suivant le titre même – remarque « générale » – du passage où figure le texte qu’on vient de lire, je ne souhaite en garder que ce qu’il contient, en effet, de plus général. Par conséquent, je ne commenterai pas l’allusion circonstanciée qui s’y trouve au sublime. Au-delà, donc, de cette allusion, que nous est-il proposé de penser ? En gros ceci qu’entre le sentiment et l’affection il y a un rapport et que l’affection elle-même n’est pas une passion. Sur cette base, le texte ne soutient pas seulement dans sa dernière phrase une différence entre deux états de l’esprit : celui où la liberté est entravée, et celui où elle est supprimée. Non, il n’exclut pas que, dans ce qu’il nomme « entrave », il demeure un élément encore positif, une certaine absence d’une suppression par hypothèse propre à la passion. Ce faisant, il requiert bien de nous que nous pensions sans la mésestimer a priori la qualité singulière du sentiment et de l’affection.
La tâche est assurément paradoxale. Essayons tout de même de nous y mettre et reportons-nous pour cela de nouveau au texte, non plus seulement celui de la note que je viens de citer, mais celui de toute la remarque qui environne cette note et auquel je réfère de fait plus implicitement. Kant travaille toujours la notion d’affection et, donc, selon ce que nous venons de lire, tout un rapport au sentiment. Il évoque cet « état d’âme » qu’on peut dire « noble ». Il écrit : « ce terme est appliqué de manière dérivée aux choses, par exemple des édifices, un vêtement, une manière d’écrire, un certain maintien du corps, etc, lorsque celles-ci suscitent moins l’étonnement (affection dans la représentation de la nouveauté qui dépasse ce que l’on attend) que l’admiration (étonnement qui ne cesse pas avec la disparition de la nouveauté)... ». Que lisons-nous ici ? D’abord, que l’admiration est un sentiment qui peut être conditionné par exemple par un édifice. Sous nos yeux donc, désormais, un cas certes pas tout étranger à notre champ de préoccupation. Mais le texte dit encore que ce sentiment d’admiration qui peut venir à l’occasion d’un édifice ne saurait, en tant précisément qu’il est conditionné, être considéré comme un pur emportement de l’esprit dans la liberté ou, mieux, dans l’autonomie de ses idées. Voilà qui pourrait bien définir l’entrave : une liberté de l’esprit tenue à quelque chose qui affecte ce même esprit. Il y va d’un esprit qui n’est pas abandonnée à ses seules idées, qui n’est pas tout libre et qui, en ce sens, n’est pas arbitraire. Non, la liberté de la pensée a bien ici une condition de possibilité, elle est bien articulée à un donné. Pour moi, il y va d’une tension. Il faut supposer que le sentiment s'établit entre deux pôles, d’un côté celui de choses en l’occurrence construites ou fabriquées, en tout cas données à l’expérience, de l’autre des idées qui, certes, « s’appliquent » à ces choses, mais, dit le texte, « de manière dérivée ». Autant considérer qu’elles ne s’appliquent pas parfaitement. De là qu’il y a étonnement, et même étonnement qui dure, comme si jamais le sentiment n’était un arrêt sûr de son idée et de son jugement.
Si, muni maintenant de cette lecture, je reviens au supermarché, édifice assurément, ne puis-je faire l’hypothèse qu’il manque, qu’il aura manqué de cette tension que je viens de décrire ? Nous voilà au prise avec une donne qui n’est pas, qui n’aura pas été admirable. Peut-être a-t-elle, à la rigueur, été étonnante au temps de sa nouveauté puisqu’alors, sans doute, elle a bien pu dépasser les attentes dont, pour la plupart d’entre nous, nous étions capables (c’est en ces termes qu’en tout cas je m’en souviens pour ma part), mais admirable, non. L’étonnement, donc, que le supermarché a pu susciter n’a pas survécu à sa nouveauté. Il n’a pas donné lieu à un véritable sentiment.
1.3) Second détour
Il m'est arrivé de soutenir, et je le fais toujours, que le supermarché est une figure de la société de consommation, société où s’achève et se parfait la société industrielle qui a poussé depuis la seconde moitié du XVIIIème siècle. En tant que tel, il entretient un rapport substantiel avec le confort dont je pense, renvoyant pour cela à l’analyse que j’ai commencé à développer en écrivant le chapitre « Philosophie de l’industrie » de mon livre Art et industrie [2], qu’il constitue l’horizon de la « grande industrie » dont la mise en branle commença en ce temps. La perspective de cette industrie, ce ne fut pas seulement, comme le signala d’entrée de jeu Rousseau que je veux à présent évoquer, de pourvoir strictement aux utilités. Non, ce fut de fournir le monde en commodités, notion par le même Rousseau critiquée pour ce qu’elle pouvait impliquer de dépassement de la seule expérience de l’utile. Il y va, il y allait du franchissement d’un seuil : voici que l’industrie commençait à se soutenir de l’idée d’une productivité sans limite et que cette idée renvoyait elle-même à celle d’une humanité comblée, trouvant tout, ne manquant de rien. Ce que j’ai envisagé à mon tour, c’est de considérer que là pouvait se trouver l’imaginaire foncier de la société industrielle, c’est-à-dire non pas ce qui l’aura justifié réellement, mais ce qui l’aura justifiée à ses propres yeux, aux yeux en tout cas de ses zélateurs d’époque : projeter à l’horizon d’une histoire qu’on s’apprêtait à réaliser une situation substantiellement paradisiaque où l’on trouverait tout, pour reprendre une expression de Rousseau que je vais citer davantage dans un instant, « sous la main ». N’est-ce pas en effet ce qui a fini par arriver, du point de vue de la consommation, avec le supermarché ?
Sans doute, au-delà même de ce que pareille tendance à et de la consommation comporte d’inégalités économiques, commençons-nous ici ou là à prendre en considération ce qu’elle peut comporter de risque d’épuisement des ressources dont elle aura eu besoin pour s’affirmer. Il convient cependant de l’analyser encore puisqu’aussi bien toutes les puissances, notamment économiques, qui la soutiennent ou qui en profitent n’ont pas perdu toute leur influence. Ainsi la société de grande industrie n’a-t-elle dit son dernier mot ni partout ni en tout. De là que je vais continuer à traiter de ce que je viens d’appeler son « horizon projeté », celui d’une humanité qui, faute de s’éprouver substantiellement dans le besoin, pour reprendre encore une expression proche des formulations de Rousseau, pense qu’elle peut ignorer toute expérience de la pauvreté.
Je reviendrai ultérieurement, en discussion, sur la valeur que j’attache à ce terme de pauvreté. Pour l’heure, je veux seulement signaler que Rousseau n’a lui même dressé qu’à rebours, pour ainsi dire, le portrait d’une humanité « dont les besoins se trouvent aisément sous la main[3]» Il l’a fait en situant son sujet dans une origine imaginaire, sans demander qu’on « prenne [ses] recherches (...) pour des vérités historiques, mais seulement pour des raisonnements hypothétiques et conditionnels[4]» (ce sont des « conjectures », dit-il aussi bien). Cette origine, il l’a dite de « pure nature » et, bien sûr, nous n’y sommes pas. Ce qui m’intéresse, ce n’est pas de commenter en lui-même ce nom de « nature », c’est de considérer d’abord qu’il signifie chez Rousseau une situation où l’expérience du manque ne risque pas de se produire, c’est de souligner ensuite combien cette situation s’associe, chez le même, à tout un état d’esprit. « Le spectacle de la nature » (dans ma lecture : le spectacle d’un monde disponible, et même profus, en satisfactions commodes) « devient indifférent à force de devenir familier. C’est toujours le même ordre, ce sont toujours les mêmes révolutions ; [l’homme] n’a pas l’esprit de s’étonner des plus grandes merveilles... »[5].
« Indifférence », le mot est fort. Mais ne peut-il décidément pas correspondre à l’expérience de la consommation ? Indifférents à ce qui pourrait ou devrait nous étonner, n’est-ce pas ce qu’il nous arrive d’être quand nous fréquentons un supermarché ? Alors en effet nous sommes comme dans une nature fournissant pour nous des fruits à satiété et nous ne nous demandons pas comment ces fruits ont bien pu pousser. Qu’ils soient là nous suffit et nous voilà disposés à les cueillir quand l’envie nous y conduit.
Un mot encore, pour compléter cette approche, sur la constance de l’ordre climatique, « toujours le même » dit Rousseau, et nourrissant en conséquence l’indifférence. Le supermarché n’est-il pas à son tour climatisé, c’est-à-dire neutralisé ? Point de différence ni de chaleur ni de luminosité. Pas de présence non plus d’un dehors qui, par un jeu minimum de fenêtres, pourrait faire contraste avec le spectacle du dedans. Dernière qualité, dernière caractéristique : une circulation parfaitement standardisée, un ordonnancement constant des étalages, une entrée toujours déterminée par les produits frais. Tout cela ne constitue pas un espace, mais un environnement, et d’autant plus un environnement qu’on ne voit pas grand chose qui n’y soit si empaqueté que l’étiquetage, les signalements et même les signes ne prennent volontiers le pas, dans la perception, sur la matérialité même. On ne perçoit pas plus d’objet en tant que tel[6] dans un supermarché qu’on en perçoit dans la nature de Rousseau, et c’est pourquoi j’ai bien dit : « environnement ». Il devrait en résulter pour notre réflexion du jour ceci que ce qui manque au supermarché, qu’il faudrait lui ajouter et qui en ferait peut-être l’élément d’une « véritable expression architecturale », c’est la qualité spatiale. La question n’est pas de faire un lieu du supposé non lieu qu’il serait, ce qui reviendrait à en faire un lieu modelé sur les lieux d’autrefois, un lieu comme avant. Non, elle est d’en faire un espace actuel. Et donc de comprendre ce que peut bien être une spatialité convenant à un être aussi bien actuel que non indifférent.
1.4) Du supermarché
Compte-tenu de mes lectures, je vais à présent paradoxalement définir ce que je viens d’appeler « espace » en disant que, s’il doit nous étonner, et même nous étonner durablement, s’il doit s’agir que nous n’y soyons pas indifférents, alors il relève, alors il doit relever de cette entrave dont nous avons tout à l’heure noté l’énigmatique positivité. Il est, il doit être cas d’un sentiment – d’une affection – apte à nourrir l’admiration. Revenons donc au propos de Kant, mais pour y remarquer encore plus clairement que tout à l’heure ce trait de formulation qui sans doute a laissé déjà sa trace dans nos esprits, mais sans que probablement nous prenions assez garde à sa conséquence. C’est que, dans le sentiment, l’esprit n’est pas abandonné ni ne s’abandonne. Il ne divague pas, il est même retenu de le faire par ce qui vient à lui du registre des choses. Pas question, dans ces conditions, de passer outre les limites de la sensibilité et de la corporéité, ni de verser absolument dans l’idéalité des idées. À quelques paragraphes de distance des textes que je citais plus haut, Kant a nommé Schwärmerei ce que j’appelle ici divagation et il a défini cette Schwärmerei comme « illusion qui consiste à voir quelque chose par delà toutes les limites de la sensibilité, c’est-à-dire vouloir rêver selon des principes (délirer avec la raison)... ». J’insiste sur cette dernière expression : « rêver selon des principes », car elle ne peut pas ne pas faire écho à celle, lue déjà, qui objectait aux penchants le fait de rendre « difficile ou impossible toute déterminabilité du libre arbitre par des principes ». Deux situations sont en fait évoquées par Kant, mais l’une comme l’autre liée à une certaine disproportion de la raison, disproportion qui se traduit tantôt par une absence, tantôt par un déraillement – un devenir rêve (ou folie, est-il encore dit), un au-delà peut être – de ce qui est à chaque fois appelé « principe ».
Lisant et relisant Kant, j’en suis venu à me dire que ce mot de « principe » désigne, chez lui, une division originaire et, en un sens, archaïque. Ainsi la différence entre la droite et la gauche est-elle un principe du corps humain, principe dont l’expérience donne lieu à sentiment (il n’est pas vécu du dehors et fonde tout repérage spatial sous cette condition). Mais la séparation entre savoir et croyance, ou entre connaissance et pensée est à son tour, si l’on en croit l’opuscule Qu’est-ce que s’orienter dans la pensée ?, un principe, et elle est dite telle par comparaison avec le corps. Ce n’est pas qu’elle tienne à la corporéité de ce corps. c’est qu’il serait aussi fou de l’abolir, ou d’imaginer de le faire, que d’imaginer un corps où se serait perdu le sentiment de la distinction entre droite et gauche. Bref, il semble bien que, lorsque Kant s’inquiète de situations où la « déterminabilité du libre arbitre par des principes » serait rendue « difficile ou impossible », c’est toujours pour nous proposer de remarquer combien, si nous y avions affaire, nous cesserions de nous trouver au sein d’une polarité. Tel n’est pas le cas, nous l’avons vu, quand il y a sentiment. Tel ne devrait pas davantage être le cas, c’est désormais ma thèse, quand se produit ce que Sullivan a appelé, nous l’avons lu déjà, une « véritable expression architecturale », expression dont je me mets à penser désormais qu’elle donne lieu, précisément, à un sentiment d’espace. Ou que, à la différence d’une architecture en quelque sorte incomplète, et seulement élémentaire, elle répond à un principe.
Pareille réponse n’appartient pas aux supermarchés tels que nous les connaissons. Mais c’est moins sans doute parce qu’ils sont ou seraient des lieux ouverts aux passions que parce qu’ils sont des lieux rationnels, hyper-rationnels même, où le sensible est à bien des égards anesthésié. Ce qui repère la pseudo spatialité du supermarché, ce sont, à l’extérieur comme à l’intérieur, des inscriptions, des enseignes, des logos. Sans ces éléments scripturaires, l’architecture que j’analyse ici serait-elle orientée et discernable ? J’en doute. Son affaire élémentaire, ce n’est pas l’espace, mais l’étendue. La différence est celle qui sépare un rythme d’une simple cadence. L’étendue, Descartes la définissait par cette expression : « partes extra partes ». C’était dire qu’elle n’avait pas de limite a priori ou qu’elle était essentiellement extensible.
Là n’est pas cependant le seul trait d’absence qu’on puisse relever dans le supermarché et la zone commerciale péri-urbaine. Il est en effet un autre principe d’orientation auquel Kant nous a suggéré, nous l’avons vu, de prendre garde et qui est bien susceptible de manquer à son tour : celui qui fait que, du point de vue même de la raison, il y a une différence entre savoir et croire, ou entre connaître et penser. Dans le supermarché, nous avons affaire à de multiples informations dont nous peinons à déterminer le statut. Certes il y va de connaissances. Ainsi l’étiquetage réglementaire de la composition des produits alimentaires est-il très savant. Mais d’autres éléments, non moins présents, vont plutôt faire appel, et sur le même empaquetage, et dans le même rayon, à nos capacités de croyance et de foi. Dans la diversité des marques qui nous sont proposées pour un même produit, nous voici fidèles à celle-ci plutôt qu’à celle-là. Mais sur quoi se fonde pareille fidélité ? Il n’est pas rare qu’au supermarché la limite entre ce que nous savons et ce que nous croyons nous échappe à nous-même.
Ne suis-je pas à présent capable de définir les qualités du supermarché ? Oui, c’est un lieu où le sensible et le rationnel se trouvent non pas absents mais, dans le sens que j’ai désormais essayé de faire entendre, hors tension, ou sortis des principes qui mettent en tension, dans notre expérience, le sensible et l’idéal d’une part, le savoir et la croyance d’autre part[7].
Muni de cette proposition que je n’aurais pas su obtenir sans les singuliers détours de méthode auquel j’ai procédé, je voudrais, et je peux, revenir au texte de Sullivan et le considérer plus avant. Ce que ce texte nomme « sentiment » va être par la suite, dans l’esprit, lié à la notion de forme. Bientôt je pourrai lire, par deux fois écrite, la fameuse formule : « form ever follows function ». Je comprends désormais que cette formule revient à penser la distinction fonction/forme comme un principe de l’architecture et qu’il appartient à la présence d’une forme qui ne s’abstrait pas de la satisfaction fonctionnelle, qui ne la méprise pas, d’ajouter à l’architecture le sentiment propre à la véritable expression recherchée. Quant au supermarché, il me semble du coup définissable, pour l’essentiel, comme une architecture sans principe, à la rigueur seulement élémentaire, et très certainement dépourvue d’un sentiment s’exprimant vraiment dans le bâti. Autrement dit, il est sans forme, de part en part seulement fonctionnel et, en ce sens, uniforme.
1.5) Contre-épreuve
Considérons le plan idéal d’une cathédrale gothique (« idéal » parce que les bâtiments réels relèvent d’une sédimentation historique qui en complexifie presque toujours la présence réelle). Il y a bien un axe de symétrie. Cependant, le bâtiment que ce plan laisse supposer n’est pas réversible : le chœur et son abside n’ont pas l’allure (shape aurait probablement dit Sullivan) ni même probablement la taille de l’entrée ou du narthex. En outre, il y a une croisée des transepts qui introduit dans la construction une diversité de proportions et de rapports de longueur et d’éclairage. Enfin, il y a une nef centrale dont la longueur diffère de celles de la croisée et du chœur (la longueur du tout est donc différentielle), et qui se trouve doublée de chaque côté par des bas-côtés moins hauts et moins larges.
Il n’est pas question – et ce n’est sûrement pas ce que proposerait Sullivan – de construire aujourd’hui selon un tel plan. On peut du reste penser qu’il ne donne pas la raison de la forme singulière des cathédrales, laquelle suit, comme l’ont remarqué plusieurs auteurs, dont Otl Aicher, un mode de construction à rapporter aux techniques d’époque, celles de la taille des pierres en particulier[8]. Tout de même, on n’y lit pas seulement la réalisation d’une fonction, on y voit aussi la traduction d’un principe spatial. La fonction, c’est de permettre à une assemblée religieuse – à une ecclesia – d’avoir lieu. Le principe, c’est de faire tenir cette assemblée dans un espace qui est tel : un espace, parce que, d’une part, ses deux moitiés longitudinales peuvent se replier l’une sur l’autre mais pas se superposer, et parce que d’autre part, examiné dans sa largeur, il n’a pas d’axe, présentant plutôt trois parties de fonctions et d’ampleurs différentes. Avons-nous là quelque chose comme une leçon de forme ? Oui et non. Oui, s’il est vrai qu’il n’y a pas de forme qu’une fonction, quelle qu’elle soit, puisse strictement déterminer et que le registre formel n’est pas inclus dans le fonctionnel (ce n’est pas, tel du moins que pensé par Sullivan, un prolongement du fonctionnel, mais une sorte d’ajout). De là que, pour reprendre une comparaison présente dans le texte de l’architecte américain, le genre fonctionnel des oiseaux, qui définit un type d’organisme spécifique (un type dont l’organisation vitale diffère de celle d’autres espèces), puisse s’accompagner d’allures formelles extrêmement variées. Aucune de ces allures cependant ne faisant modèle, alors non, il n’est pas de forme qui fasse leçon et le plan de la cathédrale gothique, à son tour, ne le fait pas. Ce n’est un idéal ni a priori disponible et indépassable, ni transférable à des fonctionnalités qui ne seraient pas celles de la fonction qu’il suit. Or justement, le lieu de commerce dont nous cherchons à définir la plus haute condition architecturale possible n’a pas la fonction d’une cathédrale. Il n’est pas demandé pour que trouve lieu une ecclesia avec d’un côté son peuple de laïcs, de l’autre ses servants, mais pour que s’organisent des passages. Ce à quoi le supermarché a essentiellement affaire, c’est à des passants, lesquels ne sont pas des pèlerins, ni des promeneurs, ni même des flâneurs. Ce que nous cherchons par conséquent, c’est à envisager ce que peut être un espace de passage (je dis bien : un « espace », et je reviendrai une dernière fois en discussion sur cette affaire). Ce qu’il faudrait, c’est qu’il soit donné lieu, dans le passage même, à l’expérience d’un sentiment pour l’heure manquant.
De ce double point de vue, fonctionnel d’une part, formel en outre, les supermarchés tels que nous les connaissons actuellement sont critiquables. Fonctionnellement d’abord, du fait qu’ils ont des seuils réduits en nombre et très localisés (une entrée et une sortie généralement), du fait d’autre part du dispositif de paiement pour les transactions (des caisses situées en amont de l’issue), ils sont bien moins que les halls de gare ouverts à la possibilité de passages en tous sens et davantage promis à des circulations, c’est-à-dire à des passages suffisamment contraints pour n’être plus exactement des passages, des passages pour eux mêmes estimés en tout cas. Je reviendrai sur ce point en discussion. Formellement ensuite, les supermarchés sont neutralisés. À la différence des oiseaux que j’évoquais à l’instant, il n’y a pas de variété dans leur espèce. Mais encore, ils sont climatisés, et pas seulement, comme on l’a vu déjà, parce que leur température thermique et visuelle est assez constante. Leur plan signale une autre neutralisation, portant sur l’orientation et la rythmique du lieu. Loin de ce que nous avons pu observer dans le cas de la cathédrale, le supermarché se présente comme une étendue de modules foncièrement uniformes (disons, pour aller vite : une répétition de rangées). C’est à quoi il est sûrement possible de travailler. Ce n’est pas sans raison que je viens d’évoquer la notion de température visuelle. J’impliquais dans cette expression la notion, aujourd’hui bien connue, de température des couleurs. Je suis persuadé qu’il est possible de produire à cet égard des variations d’éclairage sans générer de surcoûts ni dans la construction ni dans l’usage. Si ces variations n’ont pour l’heure pas lieu, c’est parce qu’à la neutralisation de l’espace il est un motif systémique. Ce qu’on met en jeu, ou en scène, dans un supermarché, ce sont moins des productions que des marchandises. Or ce qui compte dans une marchandise, ce n’est pas sa qualité ni sa matérialité spécifique, c’est sa comparabilité, c’est son rapport quantitatif à une unité de mesure qu’elle multiplie plus ou moins et qui se traduit dans l’étiquetage d’un prix. Quoi de mieux pour célébrer ce rapport qu’une étendue rassemblant et disposant des produits autrement incomparables ? Où nous parviendrions à travailler ne serait-ce que la rythmique des couleurs, voire, ce serait davantage encore, à rompre l’uniformité modulaire, nous ne ferions pas rien au commerce même. Il en irait d’un mieux, il en irait d’un sentiment et, par conséquent, d’une expérience pas seulement tenue à l’opération marchande.
2) Discussion
2.1) Économie et forme
Michel Foucault disait du « dispositif » que c’était « un ensemble résolument hétérogène, comportant des discours, des institutions, des aménagements architecturaux, des décisions réglementaires, des lois, des mesures administratives, des énoncés scientifiques, des propositions philosophiques, morales, philanthropiques, bref : du dit, aussi bien que du non-dit, voilà les éléments du dispositif. Le dispositif lui-même, c'est le réseau qu'on peut établir entre ces éléments[9]». Pareille définition semble bien pouvoir convenir au supermarché si l’on admet qu’en effet convergent en cette sorte d’institution économique non seulement ce que Foucault appelle des aménagements mais encore nombre d’énoncés et propositions aptes à forger toute une mentalité de la consommation. Si je fais cette référence au dispositif, c’est pour souligner particulièrement le caractère « hétérogène » de l’ensemble qui le constitue. « Hétérogène », cela ne veut pas dire « hétéroclite »[10]. Dans le mot réside l’idée non pas d’une incohérence (Foucault parle bien, à la fin de son propos, d’un « réseau » et nous savons par ailleurs la capacité tantôt de discipline, tantôt de contrôle qu’il pouvait associer à ce réseau), mais celle d’une puissance non absolument décidée ou, mieux, non univoque. C’est là d’ailleurs un trait que n’a pas manqué de relever Girogio Agamben dans le petit ouvrage qu’il a consacré à la notion[11] même s’il a en la circonstance également envisagé, étant données les capacités techniques contemporaines, une évolution possible dans le sens d’une plus grande homogénéité. Dans le vocabulaire d’Agamben, cela veut dire davantage de rigueur dans la subjectivation, et moins de possibilités à profaner ou à désactiver les ordonnancements majeurs. Chez Foucault en tout cas, et quoique l’on pense souvent, la disposition des éléments qui se mettent en réseau à la manière d’un dispositif n’est pas pensée comme nécessairement systématique.
Puis-je traduire cette thèse dans le langage architectural de Sullivan ? Si je le fais, ce sera pour dire qu’elle implique sans doute l’idée d’un manque au niveau de la forme, mais d’abord à celui de la fonction ou à celui de ce que le texte que je citais tout à l’heure appelait « base sociale d’une demande » et « satisfaction littérale matérielle » de cette demande. Rien ne dit qu’elle soit absolument cohérente, rien ne dit qu’elle ne soit pas hétérogène. De là qu’un vaste débat pourrait s’ouvrir quant à la question de savoir d’une part s’il existe jamais des architectures absolument fonctionnelles, c’est-à-dire capables d’être satisfaisantes sans reste sur ce registre et de préfacer radicalement, donc de déterminer de façon univoque, l’expérience qu’on aura du bâti qui y répond. Sullivan pensait-il lui-même la fonctionnalité sous l’angle d’une absolutisation ? Rien n’est moins sûr, le concept de fonction étant plus complexe qu’on ne le croit souvent puisqu’en somme on ne peut jamais l’interpréter dans un seul sens. Ainsi peut-on dire que l’automobile sert – c’est une part de sa fonction – à organiser des déplacements relativement rapides. Mais elle est aussi fonction d’une industrie et d’une économie mettant à profit les ressources pétrolières. De cette industrie et de cette économie, elle est l’un des aboutissements fonctionnels. Si Sullivan et ceux qui, comme Frank-Lloyd Wright se sont inscrits dans son sillage tout en le discutant, évoquaient aussi les notions plus manifestement complexes d’organisme et d’organisation, c’est sans doute parce qu’ils n’étaient pas tout à fait dupes de l’ambiguïté de la notion de fonction. Et justement il n’est pas certain que la base de la demande en supermarchés soit tout à fait organique. Ni qu’il s’agisse, dans les bâtiments qui auront répondu à cette supposée demande, d’une réponse simplement fonctionnelle.
Le supermarché, aussi moderne et récent soit-il, n’a pas tout à fait écarté le modèle traditionnel de la boutique que l’Encyclopédie définissait par exemple comme ce « lieu où les marchands exposent leurs marchandises en vente, qui est ouvert sur la rue et au rez-de-chaussée ». On « appellait autrefois » ces boutiques, ajoute la même source, « fenêtres et ouvroirs ». Cependant, derrière ces fenêtres et ces ouvroirs, il n’était pas rare qu’on trouve des lieux de production. L’Encyclopédie regroupe en une seule rubrique l’atelier, la boutique, le magasin et le chantier et dit qu’ils sont « l’un et l’autre des lieux où l’on travaille ensemble et séparément : mais l’attelier se dit des peintres, des sculpteurs, des fondeurs, et de quelques autres ; le chantier, des charpentiers, marchands de bois, constructeurs de vaisseaux ; et la boutique, de presque tous les autres arts méchaniques » (je souligne). Le magasin, quoique lui aussi nommé dans l’énumération qui fait titre pour la rubrique, n’a pas tout à fait le même statut. Il apparaît principalement comme un lieu de stockage où l’on pouvait « serrer des marchandises, soit pour les vendre par pièces, ou comme on dit balles sous cordes, ainsi que font les marchands en gros, soit pour les y conserver jusqu’à ce qu’il se présente occasion de les porter à la boutique, comme font les détailleurs ». L’évolution économique propre à la société industrielle ne nous a pas absolument éloignés de cette idée du magasin, mais de la boutique plus sûrement. Cependant, où il fonctionne, en tant que dispositif fonctionnel, le supermarché n’a pas tranché : il est un magasin et un résidu boutiquier. Il l’est pour ce qui reste de pratiques de découpe dans les rayons consacrés à la vente des viandes ou des fromages. Et même si cette pratique est à présent en régression au profit de conditionnements réalisés hors lieu, il y a encore de la boutique dans la façon d’emmagasiner, dans les étalages, dans le mobilier, dans les rayonnages ouverts à la vue, tous apparats conservés des « fenêtres et ouvroirs » d’antan. Fonctionnellement, donc, le supermarché est un magasin, mais un magasin encore retenu et qui n’a pas radicalement renoncé à l’air de la boutique. Ce magasin n’a pas de forme simple et décidée, il a une apparence, il réclame de l’apparence pour donner satisfaction à son modèle économique.
Pareil mélange de fonctionnalité et d’apparence peut bien avoir été un temps étonnant sans être ni avoir jamais été, j’y reviens, admirable. Sans doute est il difficile et paradoxal de le penser comme doté d’une base sociale et comme répondant, en l’état, de manière satisfaisante à une demande. C’est du moins difficile et paradoxal si l’on pense cette demande comme premièrement liée à une requête du plus grand nombre. Ça l’est moins, beaucoup moins, si l’on implique, ne serait-ce que pour une part, le jeu de l’économie dans la notion de « base sociale ». Il y avait, il y a encore, pour demander des supermarchés, des forces économiques dont les exigences, pour être satisfaites, et même pour l’être « littéralement », n’avaient et n’ont toujours pas besoin de pousser jusqu’à la forme, jusqu’au sentiment. C’est aussi qu’elles n’ont en général pas besoin, ces forces exigeantes, des principes dont je parlais précédemment. Leur affaire n’est pas d’abord de constituer des espaces, elle est d’abord de disposer des lieux de manière profitable. De tels lieux lui suffisent. Autrement dit (je suis en train de penser que l’architecture entretient depuis son nom même une relation avec le « d’abord », je veux souligner la valeur de l’archi- dans ce nom), la puissance qui demande ou aura demandé le supermarché n’inscrit pas le d’abord de sa demande dans le registre de la forme, du sentiment et des principes spatiaux. Tout simplement, elle n’y pense pas. Cela ne veut pas dire, ce point est important, qu’elle s’y oppose nécessairement. Et c’était bien ce que pensait Sullivan : qu’il ne soit rien demandé dans un premier temps en matière de forme ne signifie pas quelque chose comme une inutilité radicale, et même une impossibilité économique, de ce registre.
2.2) L’esthétique du passage
La matrice de toute économie, c’est un ensemble mêlé de techniques d’âges différents, certaines anciennes déjà, d’autres plus récentes, quelques unes nouvelles, inabouties encore. Cet ensemble n’est pas stable, ou ne l’est que relativement. Des inventions peuvent bientôt périmer des pratiques plus traditionnelles, modifier les métiers, redéfinir les modes de vie. Parfois elles dessinent les contours d’une époque, c’est-à-dire d’un moment historique où, substantiellement, les conditions d’existence s’écartent de ce qu’elles étaient. Pareil moment est critique et difficile à traverser : il y va de ruptures d’habitudes où peuvent s’engendrer des nostalgies. La question se pose en conséquence de savoir s’il faut retenir ou seulement amortir le changement, si même il est irréversible. Les tenants du monde d’avant s’opposent plus ou moins ouvertement à la modernisation en cours, laquelle se glisse elle-même plus ou moins subrepticement dans le quotidien des existences. La position que je soutiens depuis que j’ai étudié l’aventure du Bauhaus, c’est au moins que le sursaut réactif n’est pas, n’aura pas été l’affaire de ce que nous pouvons désormais appeler design, mot qui, dans le langage des américains, dans celui de F.-L. Wright en particulier, inclut dans son champ sémantique celui de l’architecture. La thèse foncière étant qu’il y a des poussées techniques, il s’agit non de les refuser, mais de faire mieux avec elles. « Mieux », cela veut dire non pas seulement les employer, non pas seulement les mettre à profit, mais les épanouir, les faire fructifier, les pousser dans leur venir jusqu’à ce fruit possible que Wright appelait « les rythmes de la forme ». Pareil propos peut se comprendre pour ainsi dire à rebours : tant qu’une poussée technique apte à faire époque n’a pas été assez travaillée ou assez cultivée, tant qu’on n’en a pas le sentiment, son fruit est en souffrance, pas encore ou pas assez formé. Elle est alors là comme un mal être, non pas un être en soi mauvais, mais un être sans énergie, retenu dans sa propre puissance d’être ou, mieux, en mal de croissance.
L’expérience des passants, dont Benjamin nous a donné la notion en suivant les pas de Baudelaire, peut se comprendre dans ce contexte. Correspondant à la poussée urbaine du XIXème siècle, elle se lie substantiellement à l’extension de la vie motorisée. Les chemins de fer, puis l’automobile et l’aviation en ont fait leur élément. J’y ajouterai, pour aller vite, le développement, dans les grandes métropoles, des métros avec leurs couloirs souterrains où il est bien difficile d’imaginer pouvoir se promener et même flâner, mais aussi, aujourd’hui, l’influence de toutes ces capacités de communication dont la conséquence est que nous n’éprouvons plus le proche et le lointain, ou le distant, comme avant. Au passage benjaminien, j’associe donc la télé-expérience contemporaine dont la conséquence est que nous ne sommes pas liés ni même attentifs au monde comme nos ancêtres l’étaient. L’élément clé de cette singulière manière d’être au monde qui nous habite , c’est la distraction. Non pas la disparition de toute attention, mais la montée en puissance d’une attention distraite, que Benjamin, suivant Baudelaire, résuma à sa façon en soulignant la valeur du coup d’œil. Où les anciens regardaient, nous jetons un œil. Où ils s’attardaient, nous passons. À vrai dire, peut-être ne leur semblait-il pas qu’ils s’attardaient. C’est à nous qu’ils paraissent comme des gens qui prenaient leur temps. Ce temps, cette lenteur accordée au temps, nous convient-elle encore ? Oui, sans doute, nostalgiquement. Mais en réalité, dans une société qui a, comme l’industrielle, séparé les lieux d’habitation des lieux de production et les lieux de production des lieux de commerce, dans cette société qui, par conséquent, requiert des magasins et des entrepôts bien plus que des boutiques pour déposer au moins un temps des produits confectionnés à l’autre bout du monde, pouvons-nous sans mal être ne pas être concernés par la puissance et la vitesse des communications modernes ? Sommes-nous disposés même à renoncer à cette puissance et à cette vitesse ? Dans ces conditions, plutôt que de refuser les moments de passage, plutôt même seulement que de les ralentir, plutôt enfin que de tenter, à mon sens désespérément, de faire revenir de la promenade et de la flânerie, la question n’est elle pas de mieux traiter notre expérience de passants, c’est-à-dire de trouver une forme ou un principe spatial qui, s’ajoutant à la dimension factuellement ou prosaïquement fonctionnelle, en exprimeraient le sentiment ?
Cette question n’est sûrement pas facile, car elle semble d’abord impliquer une sorte d’oxymore conceptuel, celui du passant – du distrait – attentif. Mais Benjamin lui-même a en fait suggéré, quoiqu’en pense la plupart de ses lecteurs, qu’il pouvait y avoir deux niveaux de distraction. Ainsi cet état d’esprit ne se définit-il pas nécessairement ou pas seulement par le fait de permettre l’amortissement d’une expérience qui autrement serait pénible, voire choquante. Au reste, sans même entrer dans cette dispute de lecture 12, nous pouvons réfléchir à ceci qu’on trouvera harassant d’être un passant à chaque fois qu’on y est obligé. Ou, pour mieux dire, à chaque fois qu’il y a de l’obligation dans le passage. Le problème, c’est d’abord qu’on ne puisse passer aisément quand pourtant le passage a lieu d’être. L’exemple type, et quelque peu grossier, de ce que je veux dire, ce serait, aujourd’hui, le péage d’autoroute, symptôme pénible d’un passage économisé, c’est-à-dire organisé non pour lui-même mais pour en faire profit. Plus subtils sont les phénomènes de circulation. Car une circulation, c’est bien un passage, mais, comme le mot l’indique, ordonné, assigné à un sens défini. Le hall de gare, que j’évoquais plus haut, réussit cette prouesse de permettre des passage en tous sens, davantage, bien davantage en tout cas, que le supermarché qui certes n’oblige pas aussi fortement qu’un couloir de métro mais tout de même suggère sinon favorise qu’on circule en son sein. S’il n’était pas ainsi suggestif, il serait davantage ouvert.
Par ailleurs qu’est-ce qui empêche d’imaginer, pour le passage, non pas une esthétisation qui ne ferait que l’alourdir en l’ornementant et qui finalement l’encombrerait visuellement ou phoniquement (je pense aux musiques d’ambiance), mais une esthétique ? Ce qui fait obstacle à pareille esthétique, n’est-ce pas le fait d’envisager l’expression de expérience en question sous un angle qui n’est pas le sien parce qu’il tient encore au monde de la promenade ? Ce que je vise ici, c’est la prégnance, dans nos mentalités, du point de vue contemplatif ou, mieux, c’est le préalable, c’est l’antécédence de longue date cultivée, du sujet immobile appelé à embrasser du regard tout son paysage visuel. Le cinéma nous a appris la beauté possible d’un travelling, c’est-à-dire d’une vue mobile dont le supposé sujet n’est pas maître, lui qui ni ne décide du début, de la fin ou même du tempo, ni ne peut s’arrêter sur le défilement même. Depuis un véhicule qui se déplace on aura, on a le même genre de vue. De même encore sur un trottoir roulant. De même enfin, je le crois, dans tout espace de passage qui assume d’être un espace tout en faisant principe du passage.
2.3) De la pauvreté
Ce qui contredit l’esthétique du passage, ce n’est pas le passage même, c’est l’encombrement, ce sont les obstacles sur la route. De là que je trouve un rapport entre cette esthétique et la pauvreté dont j’évoquais rapidement tout à l’heure la notion. Le pauvre, ce n’est pas le misérable. Quand Rousseau m’y fait penser, ce n’est pas pour que je l’imagine dépourvu de tout. Non la pauvreté, c’est, pour le philosophe, le fait de n’avoir pas trop, mais assez. Rousseau n’oppose pas la pauvreté à la richesse, mais au luxe. Cette distinction s’étend aux objets, aux « utilités » comme il disait plutôt. Il est un trop, un excès, un luxe dans les produits du travail humain que Rousseau nomme aussi « commodité ». Ce que nous perdons de vue dans le devenir commode d’une production, c’est l’utilité même, soit, c’est paradoxal et pourtant pertinent quand on se met à y réfléchir un peu, une certaine absence de l’indispensable ou de l’inévitable. Un objet utile, juste utile, seulement utile est un objet dont on peut avoir l’usage dans certains cas, mais pas toujours, pas inévitablement. De là un rapport entre l’expérience de l’utile et un certain état de pauvreté. Le pauvre n’est pas dépourvu du nécessaire, mais il ne l’a pas toujours auprès de lui, toujours déjà à sa disposition, toujours déjà « sous la main ». Qui vit dans le luxe ignore au contraire la peine de la production, n’a pas de considération pour la condition de sa propre fourniture en biens et n’imagine pas le travail sous-jacent à cette fourniture. Par conséquent pour Rousseau, il trouve naturel d’être fourni comme il l’est, devient vite incapable de se passer de ce qui l’entoure et perd ipso facto le strict sens de l’utile. Il ne sait pas même attendre la venue des objets dont il se sert. Et de bien des commodités dont il est possible de se passer, il ne se passe pas, il ne se passe plus.
Toute cette analyse m’autorise à faire au moins deux remarques. La première concerne l’historicité. « Histoire », cela veut dire que les conditions de vie ne sont pas constantes. L’humanité est telle, ontologiquement parlant, qu’elle ne trouve pas son existence par nature assurée. Non, elle doit la produire, et elle le fait sans cesse, sans parvenir jamais à un état de perfection. C’est un point essentiel de l’argumentation rousseauiste : l’être humain est perfectible, c’est-à-dire jamais arrêté à un mode de vie définitif ou systématique. Par conséquent sa vie est faite de situations provisoires, nous pourrions dire : d’époques, Rousseau disait : d’utilités. L’idéal du confort, de la commodité ou, comme je disais plus haut, de tout projet paradisiaque, est fait d’abord de l’oubli de cette dimension épocale ou historique. Mais cette thèse est réversible : dès que nous n’imaginons pas pouvoir nous passer de quelque chose qui pourtant n’a pas toujours été dans nos vies, dès que nous éprouvons comme nécessaire ce qui est utile ou historique, alors nous sommes dans la logique du confort, de la commodité et du paradis. En question dans ce que je dis là : l’habitude. Car en effet, dans l’habitude, il y va d’un oubli du moment où nous étions pauvres de ce à quoi maintenant nous sommes habitués. De ce qui peut être fait de pareille considération dans le monde du commerce et a fortiori du supermarché, je laisse à discuter.
Seconde remarque, sur quoi je conclurai : il y a une esthétique de l’utile, et une autre de la commodité. Cette dernière est ornementale. Il y va en elle d’un trop et l’on n’y trouvera pas seulement les éléments d’une simple ou stricte parution. Ainsi l’esthétique de la commodité soigne-t-elle particulièrement les apparences. Le trop qui s’y trouve peut se traduire, dans le cas du supermarché, par un excès de propositions substantiellement ou matériellement semblables à l’apparence près, celle du nom de marque par exemple, celle du graphisme sur les empaquetages aussi bien. Globalement, si je regarde un supermarché avec ses rayonnages garnis en abondance, ne me semblera-t-il pas que j’ai affaire à un trop plein de propositions ? Oui, sans doute. Me dira-t-on que je contredis par cette réponse la position que je soutenais en commençant en parlant, avec Sullivan, de l’utile adjonction du sentiment à la réponse seulement littérale à une demande sociale ? Je répondrai d’abord en rappelant tout un esprit des modernes en architecture, et singulièrement cette phrase fameuse de Mies Van der Rohe : « less is more ». Je répondrai ensuite que la demande à quoi il peut être fait une réponse littérale n’est probablement jamais simple elle-même mais plutôt, comme on a vu, hétérogène. Je répondrai enfin que notre discussion aura été structurelle. Elle a porté sur le design et l’architecture pour ce que ces deux termes impliquent de considération au niveau de l’archi- ou du commencement. Il s’agit d’ajouter à la prise en compte d’une demande qui attend bien évidemment d’être satisfaite une valeur qu’elle ne demande pas spontanément, celle du sentiment et de la forme. Rien ne dit, bien au contraire, que cet ajout, qui certes oriente et modifie l’allure de la réponse, va ni doit se traduire par une complication de l’édifice construit.
Notes
[1] Il est possible de monter sur ce point de la demande sociale une critique qui sera alors d’ordre économique et/ou politique. Je ne m’engage pas dans cette critique qui, dispensant à ce stade d’avoir à réfléchir sur les enjeux esthétiques, se révélerait peut-être, et pour cette raison même, prématurée. Il se peut que, pour corriger, s’il le faut, le monde qui est, il faille étudier de quelle manière et jusqu’à quel point ce qui s’y trouve en demande est satisfait. Il se peut même qu’un certain nombre de modifications affectant ce je nomme à présent « demande sociale » conduise ici ou là à moderniser le supermarché, c’est-à-dire à y glisser des innovations. Tel est le point de vue du film de Tom Booth consacré à l’expérience coopérative de Brooklyn où l’on voit opérer, dans un endroit qui ressemble beaucoup, dans son allure, à un supermarché, un processus économique et organisationnel qui, lui, n’est pas ressemblant. Reste que, dans cette expérience, quelque chose me semble manquer. Quoiqu’il en soit, présupposer qu’il ne se tient rien dans les supermarchés plus traditionnels et autrement organisés dont on pourrait parvenir à se satisfaire d’une certaine manière au moins, ce serait présupposer que ces supermarchés ne sont pas des lieux, ou qu’ils sont des lieux sans raisons, voire invivables. Ce n’est évidemment pas le cas, cequi ne veut pas dire que la vie y soit pour tous facile ni que nous y trouvions de quoi véritablement nous faire une existence. Bref, et encore une fois, ce que je cherche, ce que nous cherchons à analyser, il n’y a pas de raison de le poser comme insatisfaisant dès l’abord, et de part en part. En tout cas, qui veut comprendre comment et pourquoi le design s’est décidé comme il s’est décidé et pourquoi des noms comme Sullivan, Wright, Moholy, Gropius et le Bauhaus, pour ne citer qu’eux, appartiennent à son histoire, ne peut pas ne pas engager, à mon sens, une réflexion prenant en compte les notions de sentiment et de forme que je vais évoquer ici. J’ajoute que, même s’ils ont à travailler (avec) une demande – je vais y revenir par la suite – ils n’en sont pas la source même. Le champ d’élaboration de cette demande, social, économique et politique relève d’instances qui leur sont extérieures ou qui procèdent d’autres responsabilités.
[2]Circé:ré-éd. 2015.
[3]Jean-Jacques Rousseau:Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, GF, 1971, p. 183.
[4]Jean-Jacques Rousseau, op. cit., p. 158.
[5]Jean-Jacques Rousseau, op. cit., p. 183.
[6]Je reprends ici une expression dont Giorgio Agamben fait remarquer l’enjeu dans un ouvrage, L’Ouvert, de l’homme et de l’animal, Payot-Rivages, 2002, où, suivant la lecture faite par Heidegger des études éthologiques de Uexküll, il spécifie la notion d’environnement. De ce fait, il donne à penser ce que peut être la spatialité : il y va d’une ouverture à une perception qui n’est pas toute pratique ni, mieux, réponse à stimuli, mais en mesure de considérer ce qu’il y a en tant que tel, hors de toute obligation à l’activation.
[7]J’insiste sur ce point. Dans le film de Tom Booth consacré au supermarché coopératif de Brooklyn, les adeptes de l’organisation qui préside à ce supermarché supposé alternatif m’apparaissent comme extraordinairement croyants. Ou grandement dotés, comme peut-être aurait pu dire Kant à leur sujet, d’une croyance mâtinée de rationalité. Peut-être serait-il plus juste de dire, afin de ne pas juger les personnes concernées, que telle est au moins la représentation par le film de fait élaborée.
[8]Otl Aicher: Le monde comme projet, B42, 2015, chapitre consacré à l’architecture où Aicher montre, après d’autres, que l’allure caractéristique des voûtes gothiques ne provient pas d’une décision formelle abstraite qui aurait en soi des vertus symboliques, celle de l’élévation en particulier, mais résulte des conditions techniques singulières de leur construction.
[9]Michel Foucault, «Le jeu de Michel Foucault », entretien avec D. Colas, A. Grosrichard, G. Le Gaufey, J. Livi, G. Miller, J. Miller, C. Millot, G. Wajeman, Dits et écrits II. 1976-1988, Gallimard, 2001, p. 299.
[10]Otl Aicher: Le monde comme projet, B42, 2015, chapitre consacré à l’architecture où Aicher montre, après d’autres, que l’allure caractéristique des voûtes gothiques ne provient pas d’une décision formelle abstraite qui aurait en soi des vertus symboliques, celle de l’élévation en particulier, mais résulte des conditions techniques singulières de leur construction.
[11]Giorgio Agamben: Qu’est-ce qu’un dispositif ?, Payot-Rivages, 2007.)
[12]Sur cette affaire, je renvoie à une conférence écoutable à l’adresse http://www.pierredamienhuyghe.fr/pagesaudio/2sortesdedistraction.html. Cette conférence doit donner lieu prochainement à publication sous le titre Deux sortes de distraction.