Retranscription de la promenade commentée
Commentaire itinérant des mises en scène de l’offre commerciale en ville. Jeanne D’Arc → le marché sur le bd de Strasbourg → la rue Alsace Lorraine → le Petit Casino rue Sainte Ursule. Le jeudi 15 novembre 2018
Jean-Pierre Grunfeld :
« …Truc de support tactile, sensoriel avec en l’occurrence des fruits ici et des légumes, donc ce que je vous propose c’est de voir ce qui est une trace de l’archéologie de l’échange, on verra tout à l’heure que c’est une archéologie qui se donne elle-même les conditions de sa disparition (mais c’est une autre histoire) (il reste encore quelques cours). »
0.26
« On part du marché, je vous demande de porter un regard singulier sur au moins 4 éléments (qui d’une manière ou d’une autre sont liés au design, donc il y a d’éventuelles interventions du design) : il y a le système d’architecture temporaire/éphémère qu’il faudrait voir au moment du montage et du démontage, il y a les emballages, les packagings, la cagette, le passage au plastique (…un certain nombre de détails), il y a le mode d’exposition des fruits, de la scénographie des produits…
On verra que c’est une des différences les plus grandes au fur-à-mesure de l’évolution dans le temps puisque nous irons ensuite rue d’Alsace Lorraine qui est le moment du XIXè siècle, puis on terminera dans cet élément de grande surface qu’est le Carrefour. C’est une espèce d’évolution chronologique de la manière dont le rapport entre la marchandise et les clients/citadins/citoyens s’opère.
Des architectures, des emballages, le mode d’exposition et, concernant le design graphique, les étiquetages, leur mode de production, leur typographie, leur expression (ce que ça raconte).
Je propose qu’on fasse ça ensemble et qu’à certains moments on s’arrête, on regarde… »
2.08
« Alors juste ici, il y a un élément de proposition signalétique qui est extrêmement intéressant, c’est la notion de marché de plein vent qui est une espèce de poétique involontaire de service technique. Je voudrais parler de marché ouvert, de plein air, pleins vent : il y a de l’art brut, de la poésie brute qui vient d’auteurs qui n’en ont pas forcément conscience ; mais qui sont toujours intéressants à capter. Il y a toujours du point de vue du design des expressions ultimes qu’on trouvera dans les supermarchés, qui souvent singent ces expressions poétiques. »
3.08
« En introduction aussi, je n’ai pas évoqué le fait que nous allons confronter ça à ce qui met en danger voire va ranger l’hypermarché au rang des dinosaures et à la disparition des dinosaures : le commerce électronique. Ce que ne pourra jamais faire le commerce électronique c’est cette lumière, la possibilité de percevoir des textures, des odeurs, des bruits … Parce qu’aussi efficace que ça l’est il ne fait appel qu’à un seul sens, qui est l’aspect visuel. Donc voir comment éventuellement cette disparition des 4 autres sens peut créer un appel c’est-à-dire qu’il va faire revenir d’une autre manière les offres sensorielles ou sensuelles. »
4.20
« Par exemple ici dans ce premier stand ce qui est intéressant c’est qu’il est pratiquement mono-produit.
Il y a une espèce de variation sur les couleurs, les empilements, la mise en place, la manière d’empiler, de ranger. Ce qui est intéressant, (on le verra dans d’autres cas) c’est que c’est une caractéristique locale très forte. Dans d’autres pays dans des circonstances analogues (puisqu’il y a des marchés pratiquement dans tous les pays) la manière d’empiler, de mettre côte à côte les couleurs est une variation qui est très souvent locale ; qui traduit des “civilisations locales“.
Vous voyez qu’ici vous avez par exemple les prix qui sont sur des morceaux de carton, au feutre avec l’expression obligatoire des provenances. Je dis tout de suite qu’un avatar qui met en danger l’expression du marché : c’est l’absence du local. On est là sur quelque chose qui a intégré - de manière assez maladroite et probablement un peu suicidaire - la mondialisation plutôt que d’être sur les produits locaux. Ce qui est probablement l’un des avenirs possibles (on en parlera aussi). On est là dans quelque chose qui a tendance à cavaler derrière le supermarché plutôt que de s’en distinguer positivement. »
6.32
« Donc voyez, ici, ce qui peut être un objet ou un sujet de design (souvent là aussi un design brut, involontaire) ce sont ces éléments éphémères qui ont toute une série de contraintes : ils doivent être légers, suffisamment solides pour être arrimés au sol… Il y a un programme qui est un programme de design. »
7.21
« Il y a aussi quelque chose qui devrait être et qui était lié à l’espace du marché, à son aspect local. Vous avez encore des marchés avec des maraîchers locaux qui viennent vendre leurs produits. Donc avec un espace qui est celui d’espace de vie de l’agglomération et avec un rapport au temps qui était celui des saisons, l’expression constante des saisons.
Avec la cavalcade derrière la globalisation, ce type de marché a tendance à annuler les saisons et à perdre ses racines locales, spatiales, temporelles avec ces produits hors-saison. »
8.25
« Voici une belle exception au propos que je viens de tenir : les cèpes, production locale et saisonnière. »
9.11
« On verra aussi tout à l’heure par rapport à ce moment de soleil sur les oranges qui sont là, combien les techniques de vente (en supermarché) essayent à travers des éclairages artificiels de reproduire cela sans jamais y parvenir réellement. »
9.48
« On a 2 éléments : l’exposition des cèpes qui montre des raffinements sur la mise en scène, la scénographie d’un produit. Ici la manière de ne pas seulement les entasser mais de les mettre à la verticale. Et puis un autre élément à observer c’est comment se mettent en place des modes de transactions (par exemple on n’accepte plus les chèques). Comment le mode de transaction abandonne sa valeur faciale → nécessité d’un échange physique, tactile, pour s’abstraire, commencer la course à l’abstraction et à la dématérialisation. »
« Il permet à la fois le transport et il devient support d’exposition de manière souvent assez habile. Il y a encore une singularité : un appauvrissement du modèle, c’est l’absence des cris. Vous avez encore des marchés où le paysan/commerçant appelle pour vendre son produit et donc il y a tout le bruit, le vocabulaire des métiers, des appels à toute une musique qui elle aussi ici a disparue et qui est encore présente dans les marchés ruraux, de petites villes moyennes. Où il y a aussi la rencontre de gens qui se connaissent, se tutoient, s’interpellent. (paupérisation des modèles). »