Séminaire "La condition économique du design" 3/4
Pierre Damien Huyghe
Retranscription de la conférence
Le texte ci-dessous est une retranscription brute de l’audio de l’intervention. Elle n’a pas fait l’objet de réécriture de la part de l’intervenant.
Laetitia Giorgino : "Donc vous avez commencé dans la première séance à définir la condition formelle, toujours en vous appuyant sur le texte de Gropius, donc je reprends quelques critères. Il y avait créer organiquement des objets selon leur loi présente sans enjolivement, faire simple dans la quantité, utiliser sobrement des matériaux, se limiter à des formes et des couleurs simples. Et ensuite il y avait quelques questions qui étaient apparues, en fin de première séance sur est-ce que Gropius n'aurait pas omis dans ces trois pôles la condition sociale, dont vous avez consacré pas mal de temps lors de la précédente séance à parler de ça. Donc en avançant l'idée que peut-être il appartenait au design la tâche de prendre soin des espaces ou des objets qui nous entourent. Et il y avait aussi quelques questions qui étaient apparues sur les termes, et il avait paru disons nécessaire peut-être de s'entendre par ce qu'on entendait par technique ou par économie. Et ensuite au moment de la dernière séance vous avez développé d'avantage sur cette idée de limite et vous avez décrit cette production aujourd'hui d'objets qui sont produits en quantité de manière illimité, et vous avez peut-être avancé l'idée que le design devait se soustraire à cette idée de surcroît de production. Est-ce que j'ai bien résumé ?"
Pierre Damien Huyghe : "Oui oui, très bien."
Laetitia Giorgino : "Les principaux points donc, là où on s'était arrêté la dernière fois. Voilà je vous laisse la parole pour la suite, donc je rappelle à ceux qui sont là, est-ce que vous pouvez tous connecter vos caméras, et quand vous souhaitez prendre la parole, vous servir de l'interface pour lever la main. Je vous laisse la parole Pierre Damien."
Complément au 2e point du séminaire
Pierre Damien Huyghe : "D'accord, donc d'une certaine manière j'ai pas besoin de résumer le propos précédent, en tout cas pas dans les termes que tu viens de le faire, moi je voulais introduire finalement un petit peu différemment en disant que je suis convié à traiter un sujet dont j'ai encore très peu parlé, la petite échelle, et en fait comme j'avais dit en commençant, pour moi il faut préciser les attendus de cette question, et en particulier les attendus de cette question en tant qu'elle est supposée concerner le design, ce qui suppose évidemment aussi de préciser quelques éléments concernant les attendus du design. Donc j'ai entrepris sur le plan de la méthode de traiter cette question en m'appuyant sur l'histoire même de l'idée, en particulier sur l'histoire de son commencement, sur le moment de son commencement, d'où - en effet comme tu viens de le rappeler - le texte de Gropius.
Si je résume moi extrêmement sommairement, pas le plan de la démarche de ces deux dernières semaines, mais je dirais que - en fait ce que je souhaitais, étant donné ce que j'ai fait - c'est que ceux qui par la suite auront à réfléchir sur des opérations par hypothèse à mener au nom du design, par hypothèse, à petite échelle, que ceux-là ou celles-là aient en tête le résumé : un point abordé lors de la première séance, un point abordé lors de la deuxième, et un point abordé tout à l'heure lors de cette troisième séance qui commence. Après quoi, la semaine prochaine, je dirais quand même un mot sur la petite échelle, il sera bien temps."
"Donc avoir en tête, tu l'as rappelé, je pense que pour discuter de toute question entre - on va dire - personnes qui essaient d'inscrire quelque chose de leur activité ou de leur personne au nom du design, avoir en tête donc les trois conditions : la condition économique, la condition technique et la condition formelle. Étant entendu qu'on ne peut pas détacher, par exemple le traitement de la condition formelle des deux autres, et étant entendu que dans ces trois conditions il n'y en a pas une qui est dominante. Elles ne s'alignent pas les unes sur les autres, j'ai essayé de préciser que c'était une espèce de champ magnétique, de champs polaire. Avoir ça en tête, premièrement. Donc ça c'était il y a 15 jours."
"Deuxièmement, avoir en tête quelque chose que j'ai dit dans la partie discussion la dernière fois, mais que j'avais pas formulé peut-être de façon tout à fait nette, parce que je m'étais arrêté avant la fin de ce que j'avais préparé - en tout cas en notes sous les yeux - et peut-être que je vais formuler de façon plus synthétique avant d'aborder le troisième point. Donc ce que je voulais montrer la semaine dernière, ce à quoi je cherchais à faire penser la semaine dernière c'était à cette idée : - bon évidemment je vais pas reprendre toute l'argumentation - qu'il n'y a pas de perfection technique. Il n'y a pas de perfection technique - je tournais autour la semaine dernière du mot satisfaisant- il n'y a pas de technique qui en fasse assez, mais il ne faut pas interpréter ce "il n'y a pas de technique qui en fasse assez" de manière uniquement quantitative, c'est-à-dire on en fait pas assez ça voudrait dire il faut en faire plus. C'est pas ça que je veux dire, il n'y a pas de technique qui soit satisfaisante c'est-à-dire qui réponde, qui soit définitive, voilà. Il n'y a pas de perfection technique, et il faut penser - c'était la référence par exemple à Rousseau - il faut penser une existence qui est paradoxalement satisfaite de cette condition de ne pas avoir de technique satisfaisante. Il faut que l'humanité se satisfasse de n'être pas satisfaite. C'est un peu l'idée paradoxale à laquelle je voulais essayer de faire penser.
Il faut penser une humanité paradoxalement satisfaite de la condition d'être technicienne et de ne pas avoir de technique parfaite pour quoi que ce soit, c'est-à-dire au fond, il faut penser une humanité qui est satisfaite de n'avoir pas plus. Une humanité qui soit adepte par conséquent d'une certaine pauvreté, si du moins nous admettons, si du moins vous admettez avec moi que le pauvre c'est celui qui n'a pas tout ce qui peut être possédé. Ce n'est pas celui qui n'a rien. Mettons, si il faut des distinctions, ça m'est arrivé de proposer dans certains textes, celui qui n'a pas du tout ce qu'il faut pour vivre c'est le miséreux. Mais le pauvre c'est pas ça. Voilà, je pense qu'au fond, il faut que nous nous pensions comme pauvres, c'est-à-dire comme n'ayant pas tout, même pas tout au possible de ce que nous pouvons faire. Le pauvre est celui qui n'a pas tout ce qui peut être possédé dans le monde. Celui qui n'a pas le plus possible. Donc c'est ce point auquel je voulais arriver la semaine dernière, et où j'étais arrivé que par une formule rapide donnée en discussion. C'est pourquoi je pensais important de recommencer tout nettement par ce point aujourd'hui.
Donc je voudrais qu'on ait ça en tête. Premièrement qu'il y a les conditions techniques, économiques, formelles, et deuxièmement qu'au fond nous sommes pauvres, que l'être humain c'est un pauvre être, c'est-à-dire qu'il n'a pas le plus possible, et jamais. Alors il y a peut-être des gens qui essayent de se surpasser, de surpasser l'humanité, et qui courent après le plus possible, il y en a qui ont plus que moi, mais en fait, est-ce que ça serait pas intéressant qu'on réfléchisse à cette idée, surtout par les temps qui courent, qu'être humain au monde c'est être pauvre, c'est-à-dire ne pas avoir le plus possible. C'est paradoxal évidemment, parce qu'il s'agit dans tout ça quand même de produire des émancipations, donc c'est ça que je voudrais qu'on arrive à penser. "
L'Humain sujet à l’émancipation, le changement de condition
"Nous sommes pauvres et cette pauvreté veut dire que nous ne serons pas satisfaits, il n'y a pas de solution absolue, mais en même temps, de la situation dans laquelle nous sommes, nous pouvons nous émanciper, c'est-à-dire déplacer nos existences. D'ailleurs je pense que c'est ce que veut dire le mot exister, littéralement, ça veut dire se tenir - ex - hors de la situation dans laquelle on se trouve. En latin moins classique on peut dire émanciper, l'émancipation c'est le fait de se déplacer d'un lieu à un autre, de sortir d'un endroit pour aller dans un autre. Les humains sont pauvres et s'émancipent de leur pauvreté sans fin, puisqu'il n'y a pas de perfection. Attention, s'émanciper ça ne veut pas dire s'illimiter à - comment dire - penser qu'on peut exister sans aucune condition. Il y a toujours des conditions d'existence, nous ne sommes pas tout puissants. L'être sans conditions d'existence, dans la métaphysique et la théologie, on a appelé ça Dieu avec un D majuscule. Nous ne sommes pas des Dieux, nous avons des conditions d'existence, nous ne pouvons pas nous illimiter, mais en revanche, nous pouvons nous déplacer d'une limite d'existence à une autre. C'est ça que j'appelle s'émanciper, se déplacer d'une limite pour une autre, voilà. L'émancipation par rapport au changement des conditions, mais cette dernière notion, la notion de condition demeure toujours prégnante.
Changer de condition, ça ne veut pas dire parvenir à un état sans condition, alors je pourrais peut-être dire aussi bien qu'il s'agit pour les humains que nous sommes d'avoir l'esprit aux limites de l'existence, c'est-à-dire d'exister dans l'inquiétude des limites de l'existence, exister dans l'inquiétude. Alors ça je l'avais dit - j’en suis à peu près sûr - la semaine dernière, mais en discutant, l'étymologie du mot inquiet ça veut dire pas tranquille, qui n'est pas en repos, qui n'est pas dans un état de tranquillité permanente, l'inquiétude. Je pense que les êtres humains sont des êtres inquiets, c'est-à-dire des existants, c'est-à-dire des gens qui s'émancipent d'une condition pour une autre condition, et ainsi de suite probablement à l'infini. Si on était dans un état de satisfaction parfaite, il n'y aurait plus d'émancipation, il n'y aurait plus de libération, etc. Ça veut dire que le vivant qui existe - donc l'humanité par hypothèse - n'a pas de réponse parfaitement adaptée aux situations dans lesquelles sa vie est sollicitée.
Donc je pense - alors ça c'est l'histoire de la philosophie, les textes que je connais en histoire de la philosophie qui m'amènent à dire des choses comme celle-là - : tous les vivants n'existent pas, tous les vivants ne sortent pas de la condition dans laquelle ils se trouvent pour s'en proposer une autre. La plupart des vivants vivent en répétant leurs conditions de vie d'une génération à l'autre, ça n'est pas notre cas, comme vous avez remarqué. Nous pouvons vivre sans répéter nos conditions de vie d'une génération à une autre, c'est-à-dire nous existons, voilà. Mais en même temps ça veut dire que nous n'avons pas de réponse qui soit jamais parfaitement adaptée aux situations dans lesquelles notre vie est sollicitée. Nous ne sommes capables que de réponses faillibles, nous ne pouvons donner aux problèmes de l'existence, et même de l'émancipation - puisqu’au fond c'est la même chose - que des réponses faillibles, qui sont tôt ou tard faillibles, qui tôt ou tard vont se manifester comme faillibles. Je vais revenir sur ce point aujourd'hui et la semaine prochaine dans un langage moins philosophique, plus ordinaire en parlant de la notion d'utilité. Et je pense, j’espère, que j'arriverais à vous faire faire le lien entre ce que je suis en train de dire et ce que je dirai par la suite sur la notion d'utilité. Donc disons pour l'instant, nous ne sommes capables que de réponses faillibles aux questions que nous nous posons et grâce auxquelles nous existons. Nous sortons de nos conditions actuelles pour aller vers d'autres conditions. Comme il n'y a pas de perfection - c'est ça que je suis en train de dire -, comme l'humanité est historique - c’est-à-dire il n'y a pas de perfection pour elle, il n'y a pas de monde parfait - il n'y a pas de solution absolue. Je voudrais que - alors là je vais venir m'adresser pas seulement aux humains que nous sommes tous mais aux designers en particulier - les designers aient cette idée en tête : il n'y a pas de solution absolue. Il n'y a pas de solution absolue pour quelque humanité que ce soit qui demeure humaine. Par conséquent, ça fait partie des attendus comme je le disais tout à l'heure, il me semble qu'il faut penser le design dans cette perspective : le design n'est pas là parmi nous pour faire solution. Alors je sais que je vais m'attirer certainement beaucoup de remarques et de questions en disant ça, mais au moins disons est-ce que vous seriez d'accord pour avoir cette proposition en tête ? Au moins pour réfléchir.
Le design n'est pas venu dans l'histoire pour apporter des solutions qu'on puisse penser comme radicales, si vous voulez. La formule à laquelle pour ma part j'ai accroché tout ce que je pouvais penser du design, c'est la formule de Frank Lloyd Wright, j'étais pas le seul mais enfin celle-là, c'est pas apporter la solution, c'est même pas apporter une solution, c'est faire mieux ou je dirais - pour qu'il n'y est pas de malentendu - faire un peu mieux, voilà. Ce qui veut dire - dans l'interprétation que je vous propose d'en faire - déplacer, émanciper, il y a quelque chose qu'il faut émanciper, déplacer une condition. Donc par exemple ça veut dire, si on reprend les trois éléments, conditions économiques, conditions techniques, conditions formelles : il y a quelque chose à déplacer dans ces conditions-là, et peut-être qu'il y a à déplacer la façon dont l'humanité, peut-être plus volontiers, s'accroche aux conditions techniques voire aux conditions économiques, et pas assez aux conditions formelles. Donc il faut la déplacer d'un côté, ou vers un côté de son existence possible à quoi elle n'est pas suffisamment attentive, par exemple les conditions formelles.
Alors je m'arrête là, c'est la fin de la deuxième séance, c'est-à-dire la semaine dernière. Est-ce que je peux passer au sujet du jour ?"
3e point du séminaire
L'Utile et le nuisible, des créations de la technique
"Voilà, donc, je vais essayer de formuler à partir de maintenant ce que j'aimerais faire entendre comme un troisième attendu. Bon évidemment comme toujours il va y avoir un petit passage de réflexion conceptuelle. On finira peut-être par arriver vers des discussions plus, comme on dit couramment, plus concrètes. Pour ce qui me concerne, j'ai accroché - comme vous le savez peut-être, je crois que Laetitia l'avait rappelé lors de son introduction la première fois - j'ai accroché une grande partie de ma réflexion à une phrase d'Aristote, qui opposait l’utile - en tout cas ce qu'on a traduit avec ce mot-là, utile - qu'il opposait non pas à l'inutile, mais au nuisible. Un jour j'ai lu ça, et ça m'a arrêté. Pour dire spontanément on va dire quel est le contraire de l'utile, c'est l'inutile, et bien il y a une petite phrase d'Aristote qui a retenu mon attention dans laquelle en fait, et j'ai vérifié le texte, la notion qu'il oppose à l'utile c'est le nuisible."
"L'utile qu'est-ce que c'est dans ce contexte de pensée ? Je veux dire, en réponse à une question rapidement de la semaine dernière, c'est ce qui ne vient pas de soi, c'est ce qui vient avec l'être qui vient au monde, en raison de ce que cet être peut faire par et avec technique. Alors cette phrase peut-être un peu compliquée peut se comprendre tout simplement : on avait prit l'exemple la semaine dernière de est-ce que mettre une table, dresser un couvert, mettre forme à ça, c'est faire du design ; qui m'avait amené à répondre que la technique c'est pas forcément compliqué. La technique ça consiste à mettre au monde quelque chose qui n'y était pas, et qui ne pouvait pas, qui ne pourrait pas y venir de soi-même.
Exemple que prend Aristote que je ne trouve pas pour ma part périmé, c'est le mur. Voilà, le mur qu'est-ce que c'est, c'est un tas de pierres non naturel, c'est un tas de pierres dressé par une opération humaine. Les pierres, il est conforme à leur nature, ça n'est pas contre-nature qu'elles soient posées les unes sur les autres de telle sorte que ça fasse un mur, mais la nature ne fera pas ça d'elle-même. Il faut un travail humain pour qu'un mur s'élève, c'est-à-dire que des pierres ne soient pas seulement un tas mais prennent - alors est-ce qu'il faut dire la forme, l’allure, on pourrait presque dire - la nature d'un mur. Mais c'est ça l'utile, l'utile c'est ce qui peut être, c'est pas ce qui est nécessairement existant par nature. Nous on existe pas, il n'y a pas de nécessité au mur, mais le mur peut être, c'est un objet technique pour Aristote. C'est ça l'utile. L’utile - je reprends ma formule de tout à l’heure - c'est ce qui ne vient pas de soi, c'est ce qui vient avec l'être humain au monde, en raison de ce que cet être peut faire par technique. Et, ajoute Aristote, c'est encore l'utile, ce qui dans cette venue au monde - qui passe par technique-, convient à l'être humain », ce qui lui convient.
En fait, ce que pendant des générations - en tout cas au moins depuis le XIXème siècle - ceux qui lisaient Aristote ont traduit par utile - dans un cas au moins - dans le texte d'Aristote, le mot utilisé par Aristote je vous le dis en Grec : to sumferon (?), et littéralement ça veut dire, si je dis ça avec un mot latin, ça veut dire ce qui con-vient, ce qui vient avec, ce qui va à. Ce qui convient, le convenant, pas le convenable mais le convenant, voilà. L'utile pour Aristote, c'est ce que l'être humain met au monde, qui n'est pas nécessaire, qui n'appartient pas par nature au monde. Donc ça peut être - si l'homme le fait, oui, ça peut être, donc c'est ça -, ce qui est mis au monde par une technique humaine - c’est utile, et c'est utile aussi parce que ça convient à l'être qui met la chose au monde - ça lui va, ça va avec lui, ça va avec son être. C'est pourquoi on peut comprendre cette phrase lapidaire d'Aristote que je rappelais tout à l'heure, laissant entendre que le contraire de l'utile c'est le nuisible. Le nuisible c'est ce qui vient aussi au monde, que des hommes ont mis au monde, mais qui finalement ne leur convient pas. Le nuisible si vous voulez c'est quelque chose qui apparaît finalement, après avoir été mis au monde. C'est aussi une résultante de la technique, le nuisible ça n'est pas nécessaire : si nous étions des être naturels, nous ne trouverions pas notre nature comme nuisible à nous-mêmes, bien entendu. Mais nous ne sommes pas des êtres naturels, nous sommes des êtres également techniciens, et ça veut dire que nous sommes capables de compléter le monde dans lequel nous sommes d'objets qui nous conviennent, qui nous sont utiles. Mais nous sommes aussi capables de mettre au monde des objets qui n'appartiennent pas à la nature - qui sont possibles, puisqu'on peut les mettre au monde - mais dont il apparaît en fait après discussion, après coup, qu'ils ne nous conviennent pas. Et ces objets techniques qui ne nous conviennent pas, c'est ça qu'on va nommer des objets nuisibles dans le petit texte d'Aristote auquel je suis en train de penser.
Évidemment, pour telle ou telle technique, cette affaire peut être considérée comme un défaut, s'il apparaît que telle ou telle technique ne nous convient pas, on pourra dire que cette technique est défaillante pour nous. C'est un défaut pour elle que d'être nuisible, et par conséquent, on fera bien de ne pas se satisfaire d'une technique nuisible dès qu'on aura repéré qu'elle ne nous convient pas, c'est-à-dire dès qu'on aura repéré qu'elle n’est pour nous, ou qu'on aura estimé qu'elle est pour nous nuisible. Alors ce cas va m'intéresser de plus en plus, quelque chose qui est mis au monde, qui n'y était pas, qui est apparemment utile dans un premier temps et qui semble convenir, et puis l'expérience de la chose finit par nous faire penser que non, ça ne nous convient pas. Alors c'est pas que c'est devenu inutile, au fond d'une certaine manière dans un sens du mot ça a toujours une utilité, mais ça sort de l'utilité qui convient, que les grecs disaient en un seul mot [...], et ça devient par conséquent une technique dont on pense qu'elle est nuisible. A ce moment-là s'ouvre pour nous, pour les humains, une alternative : soit il faut renoncer totalement à l'utilité d'abord apparente de la technique - à son confort si vous voulez - il faut donc renoncer au confort qui a semblé résulter un temps de l'invention technique et qui est désormais pensée comme une nuisance, soit, deuxième branche de l'alternative, si la nuisance - le caractère nuisible - qu’on repère tient non pas à l'objet lui-même, mais à son mode de production, c'est-à-dire ça ne nous convient pas parce que c'est mal produit, ou bien ce qu'on pouvait penser en consultant Aristote : ça ne nous convient pas parce qu'à l'occasion de la production de cette affaire il se commet une injustice, donc ça ne va pas. Donc ou bien c'est l'objet qui ne va pas, qui est estimé nuisible et à ce moment-là il faut renoncer au confort de son utilité première, soit ce qui ne va pas c'est son mode de production, et à ce moment-là - pour aller quand même à l'utilité, pour aller quand même au confort de la chose en question - il faudra passer par une autre voie. Il faudra passer par une autre voie, c'est-à-dire changer de méthode. Donc en fait, notre situation d'animal technicien qui peut mettre toute sorte de choses au monde, - les nuisibles comme les utiles ou les utiles comme les nuisibles - cet animal, il me semble que ça précise mon propos de la semaine dernière, il est condamné à revoir régulièrement la façon dont il estime ses propres productions et/ou à changer de méthode pour parvenir aux utilités avec lesquelles il existe. "
Se passer de ce qui est devenu nuisible pour faire place
"Dans les deux cas, je vous fais remarquer si vous voulez bien, si vous n'êtes pas trop fatigués par mon discours, il s'agit de faire sans ce qui n'est. Je pense qu'on pourrait examiner - il faudra que je concrétise tout à l’heure - mais finalement l'histoire des objets avec lesquels nous vivons comme étant marquée par ça : arrivent au monde des objets qui n'y étaient pas, avec lesquels nous existons quelques temps pour nous rendre compte, au bout d'un moment, que ça ne convient pas. Ça ne convient pas soit parce que ça fait mal au monde, soit parce que ça fait mal à nous, c'est mal produit. Et donc il faut passer à autre chose, il faut passer soit à d'autres objets soit à d'autres méthodes de production, en tout cas il faut faire sans la situation première. Je voudrais souligner ça le faire sans, qui s'associe à l'idée dans mon esprit, d'un "se passer" de quelque chose dont on ne se passait pas. Ou encore, ça s'associe dans mon esprit à l'idée d'un « se priver d'une solution ». On pourrait dire ça, que les humains sont des êtres qui se privent régulièrement de ce qui leur a semblé être auparavant une solution. Se passer de quelque chose dont on ne se passait pas, notre histoire est faite de ça. Il y a très très très longtemps, nous ne nous passions pas des outils avec lesquels nous taillons les silex. Aujourd'hui nous nous en passons manifestement, l'exemple est grossier, on peut raffiner bien entendu. Et nous sommes en train de nous poser des questions de ce type, nous ne pouvions pas, il y a une génération, nous passer de l’automobile. Nous commençons à nous demander si nous ne ferions pas bien de nous en passer. C'est-à-dire ce qui était, ce qui nous semblait utile, est en train de nous sembler nuisible, voilà. "Se passer" de quelque chose dont on ne se passait pas, se priver d'une solution ou encore, autre formule pour dire au fond la même idée, se mettre dans le manque d'une possibilité. Ce qui est peut être d'ailleurs je le signale au passage, une sorte de conseil méthodique pour inventer, le faire "sans". Est-ce que je peux faire quelque chose sans reproduire la façon d'obtenir cette chose.
Bon on pourra en rediscuter, je reprends mes formules, faire "sans", « se passer de quelque chose » dont on ne se passait pas, se priver d'une solution, se mettre dans le manque d'une possibilité. Il me semble que toutes ces formules ne sont pas sans rapport - en tout cas elles ne le sont pas dans mon esprit - avec une certaine idée du désencombrement ou du « faire place ». Et ça n'est pas non plus il me semble sans rapport avec la fameuse phrase de Mies Van Der Rohe, que vous connaissez tous je suppose, « Less is more », « moins c'est plus ». Tout ça pour dire que ça peut concerner quand même l'idée de design, que peut-être c'est une façon d'entrer dans l'opération de design."
"Alors tout ce raisonnement, j'espère vous l'avoir fait comprendre déjà, affirme au fond que l'utile n'est pas lui-même, ni jamais ne peut être sans défaut. Par définition - je l'ai dit tout à l’heure - l'utile ça n'est pas le nécessaire. Le nécessaire c'est ce qui ne peut pas faire défaut. Mais nous, nos existences sont faites d'utilités, c'est-à-dire de situations et d'objets qui peuvent faire défaut, et même peut-être je dirais qu'ils faut qu'ils fassent défaut, parce que s'il ne faisaient pas défaut, alors notre histoire serait finie, alors nous ne pourrions pas nous émanciper, alors nous ne pourrions pas créer. Donc l'utile par définition n'est pas le nécessaire, il est par essence ce qui, sans doute, est dans certains cas pratique comme on dit, bien pratique, les choses utiles sont pratiques, elles sont bien pratiques, mais on peut s'en passer. Des choses pratiques, bien pratiques - qui en fait sont tout l'entour de notre existence, de nos existences - se sont des choses dont nous pouvons nous passer, au fond. Et donc historiquement, l'humanité finit par faire l'expérience qu'elle peut s'en passer. Il n'y a pas d'objets autour de nous qui soient des objets historiques. Tant qu'on ne s'en passe pas, tant qu'on ne se passe pas de quelque chose, autrement dit, tant que quelque chose qu'on a fait nous semble utile, c'est qu'on a pas encore éprouvé son défaut, c'est qu'on l'a pas encore repérée comme nuisible ou défaillante.
Alors je pense que, vous vous souvenez, première séance, la petite phrase de Gropius "la loi présentedes objets", dont je vous avez dit que je me demandais comment j'allais bien pouvoir la comprendre. Et bien je pense que maintenant la loi présente des objets c'est peut-être - au moins partiellement - ce que je viens d'essayer de vous dire : à savoir un certain état historique, provisoire mais actuel, de l'estimation qui sépare, à chaque génération, l'utile et le nuisible. C'est un moment capital du raisonnement. La loi présente des objets, c'est-à-dire vous ne pouvez pas faire quelque chose pour hier, alors je dirais - ça ça va peut-être m'être reproché mais au fond - on ne fait pas non plus vraiment des choses pour demain, on fait des choses pour aujourd'hui : la loi présente des objets."
Considérer les situations utiles de l'époque pour pouvoir créer organiquement
"Donc qu'est-ce que c'est que cette loi présente ? Ben, en fait c'est toujours, le présent des objets c'est toujours un présent provisoire puisqu'au fond il n'y a pas d'objet qui ne se révèle tôt ou tard défaillant. Il n'y a que des situations utiles si vous voulez ; c’est-à-dire des situations qui, plus tard, se manifesteront non pas par leur côté d'utilité mais par leur côté de nuisance. Et bien la loi présente des objets, c'est peut-être un état provisoire mais actuel de l'estimation séparant l'utile du nuisible. Autrement dit, ce qu'on peut faire aujourd'hui, ce sont inévitablement des opérations utiles : qu'on va penser comme utiles, qu'on va faire valoir auprès de nous-mêmes pour nous encourager à les faire. On va les penser comme utiles, et on va les penser comme utiles non pas parce qu'elles sont absolument utiles, dans un absolu éternel, elles sont provisoirement utiles, c'est-à-dire nous ne les envisageons pas - nous ne pouvons pas, dans l'état actuel de nos estimations - les envisager comme nuisibles. Ça ne veut pas dire qu'elles ne finiront pas par apparaître comme telles.
Ce à quoi - alors j'en viens petit à petit à concrétiser mon raisonnement et répondre à ce que je pense avoir entendu d'objection notamment lors de la première séance - ce à quoi on pouvait se permettre d'acquiescer dans les années 20 du XXe siècle, quand Gropius disait "dire résolument oui aux véhicules" etc - vous vous souvenez de cette phrase. Ça veut dire qu'il acquiesçait aux utilités de l'époque qui étaient entre autres la voiture - comme il le disait, vous vous en souvenez. Ce à quoi, autrement dit, le caractère nuisible de l'automobile on n'y pensait pas et on ne pouvait pas y penser au XXe siècle parce qu'il fallait une expérience historique pour ça. Ce à quoi on pouvait se permettre d'acquiescer dans les années 20 du XXe siècle ça n'est pas, évidemment, ce à quoi nous pouvons nous permettre d'acquiescer dans les années 20 du XXIe siècle (c’est-à-dire nos années, vos années). Reste qu'il doit bien y avoir acquiescement à quelque chose pour que l'entreprise de faire design ou de créer organiquement, pour reprendre les expressions qu'on avait vu, soit envisageable. Pour ça je maintiens mon propos de la première séance. Il faut bien qu'il y est acquiescement à quelque chose, à quelque utilité, même si les utilités - c'est-à-dire les opérations techniques, les mises au monde d'objets auxquelles nous pouvons acquiescer dans les années 20 du XXIe siècle - évidemment ne sont pas les utilités auxquelles pouvaient acquiescer nos prédécesseurs des années 20 du XXe siècle.
Alors bien sûr toutes ces propositions sont très générales dans la formulation, et sûrement pour cette raison sont-elles difficiles à suivre, mais je crois qu'elles visent à faire prendre en compte une autre idée que je crois liée au design dans son principe historique. À savoir, il s'agit sous ce nom là de design, non pas de résoudre un problème, non pas de produire la solution, non pas même de faire le mieux, mais - comme je le laissait déjà entendre tout à l’heure - de réaliser, dans des conditions données d'un moment donné où il y a une certaine estime de la différence entre l'utile et le nuisible, dans ce moment donné d'estimation de la différence utile/nuisible, dans un milieu technique institué déjà pour réaliser un mieux. Non pas réaliser le mieux, mais réaliser un mieux, lequel mieux ne peut être, me semble-t-il, qu'un supplément. Je fais encore un petit commentaire là-dessus et je m'arrête pour qu'on discute parce que je suppose que j'ai mis quand même beaucoup de choses dans mon discours depuis trois quart d'heures disons."
Un mieux en supplément, suppléer
"Faire mieux, comme disait Frank Lloyd Wright, faire un mieux, dans les conditions d'une estimation de la différence utile/nuisible qui n'est pas une estimation éternelle, comme j'espère l'avoir montré précédemment, faire mieux, c'est suppléer. C'est suppléer à quelque choses, à quelques capacités techniques, à quelques utilités, suppléer. On supplée - je ne sais pas si vous entendez ce mot en français - suppléer quelqu'un, on supplée généralement comme on peut, voilà. Si je dois suppléer quelqu'un, je ne sais pas pourquoi je pense à ça, mettons une aide soignante qui manquerait à l'hôpital, je vais suppléer. Elle n'est pas là, je vais faire de mon mieux, je vais pas faire le mieux, je vais faire de mon mieux. Je vais suppléer à son absence. Et bien c'est ça, je voudrais qu'on pense à ça en essayant de considérer ce que l'on peut faire au nom du design. Suppléer, généralement, c'est faire comme on peut, non pas faire plus, mais faire en raison d'un défaut auquel précisément on supplée. Donc à un moment donné quand on repère du nuisible, c'est-à-dire quand on repère le défaut de ce qui jusqu'à présent était une utilité, il faut suppléer à cette utilité. Je pense que le design à rapport à cette suppléance-là. Voilà. Et je pense que c'était des choses comme ça qui étaient dans le Less is more que je rappelais tout à l'heure.
Ce qui a été proposé en tout cas par Gropius en son temps, ce fut en l'occurrence d'être plus attentif, ou moins négligent à l'égard des conditions formelles. La production de son temps faisait défaut de ce côté-là, il y avait quelque chose d'un manque d'utilité, d'une défaillance à laquelle il fallait peut-être apporter une suppléance. En tout cas quelque chose était négligé qui rendait la technique d'époque, qui mettait la technique d'époque dans un défaut d'utilité. Il fallait suppléer. Non pas, par conséquent, la perspective n'était pas de changer le monde, elle n'était pas de retourner le monde de fond en comble, elle était de le prendre sur l'un de ses défauts et d'y suppléer.
Alors je vous propose cette formule, comme - si vous voulez - troisième idée à avoir en tête après les deux que j'ai rappelé en commençant. Alors, je pense que peut-être il serait bon que je m'arrête un petit peu, et que si vous le voulez, soit je réponde à des questions soit que l'on discute sur ce que je viens de vous dire."
Laetitia Giorgino : "Merci Pierre Damien, je commence peut-être par une question pour laisser la parole ensuite à l'auditoire. Est-ce que dans ce texte-là que vous citez d'Aristote où il parle de la distinction entre l'utile et le nuisible, est-ce qu'il parle pas à un moment, il me semble l'avoir lu mais je suis pas sûre que mes souvenirs soient bons, de l'homme qui doit faire l'examen d'une situation avant de décider la conduite à tenir. C'est-à-dire qu'il doit, face à une situation, distinguer ce qui est de l'ordre du nuisible et de l'utile, et après avoir fait cet examen-là il décide de la conduite à tenir, et par conséquent je me demande si ça aussi c'est pas une tâche pour le designer, est-ce que c'est pas dans un premier temps de considérer par exemple une commande, dans cette commande de distinguer ce qui serait de l'ordre de l'utile et du nuisible, pour ensuite décider de cette conduite à tenir ?"
Pierre Damien Huyghe : "Alors je ne pense pas que ça soit dans le texte que j'ai en mémoire moi, parce que ce texte est très court, je crois que je l'ai bien en mémoire. Et je pense que dans ta question en fait - en tout cas moi j'entend la question comme me conviant, au moins implicitement, à revenir sur quelque chose que j'ai dit en passant la fois précédente, qui est la distinction entre le registre de l'action et le registre de la fabrication, du construit, du Bau. Ou bien si je le dis en termes chics grecs, la différence entre le registre de la poiesis et de la praxis. Il me semble que ce que tu évoques - d’ailleurs tu parles de conduite à tenir, si j'ai bien entendu - ça serait peut-être quelque chose que en tout cas, dans un premier temps de mes souvenirs de lecture d'Aristote, je mettrais au registre de la prudence. C'est-à-dire en fait pour Aristote [le registre] de l'action, de l'agir, qui concerne toujours - alors qui ne concerne pas tous - les problèmes de l'humanité, il y a plein de problèmes de l'humanité qui ne sont pas de l'ordre de l'action. Par exemple, je pense pas que je sois fondé à penser pour ma part - mais je pense qu'Aristote lui-même était dans le même cas - : l'exemple qu'il me vient c'est l'éducation : est-ce que éduquer un petit - qui est trop petit pour vivre tout seul, parce que les humains mettent au monde des prématurés, il faut bien qu'ils s'en occupent - s'occuper des petits pour qu'ils grandissent, est-ce que c'est une action ? Voilà, est-ce que c'est une action au sens où on se demande qu’est-ce que l'humanité va devenir demain, est-ce que nous avons des ennemis, est-ce qu'ils vont nous envahir, qu'est ce qu'on fait ? Ce genre de questions sur la conduite à tenir, questions de type politiques, qu'Aristote met du côté de l'action, et en tout cas du côté de l'action chez lui ça concerne le monde d'après, le monde de plus tard, voilà."
Tout ce dont j'ai parlé ce soir - et à mon avis les opérations que en tout cas le design historique peut prendre en charge en son nom - au fond, ce n'est pas des actions, ça concerne pas le monde de demain, ça concerne le monde présent. (Parce que) c'est ça la petite phrase de Gropius qui m'intrigue. J’avais dit cette phrase - ça à l'air de rien, ce texte, mais en fait si on veut le penser - qu'est-ce qu’il dit, qu’est-ce que c’est la loi présente des objets ? Et en fait, peut-être que les opérations, le mieux qui peut être mis au monde si on s'y attelle - il se dégage d'une observation de ce qui a lieu déjà, de ce qui a eu lieu déjà, c'est-à-dire les conditions économiques techniques et formelles, voilà. Et autrement dit - je sais que je vais m'attirer bien des avulsions en disant ce que je vais dire - l'attitude première du design c'est pas de regarder demain, c'est de regarder ce qui est déjà là, et dans le déjà-là, ce qui fait défaut, ce qui ne va pas dans le déjà-là. Et s'atteler à suppléer ce défaut. C'est tout. Sans se demander si ce sont des grandes actions pour plus tard dans le monde. Ça ne veut pas dire que se poser des questions concernant des grandes actions pour plus tard dans le monde, c'est aussi des questions qui intéressent l'humanité, mais peut-être pas, comment dire, les questions spécifiques qui peuvent être menées au nom de ce que depuis une centaine d'années, une grosse centaine d'années, on peut appeler design. Est-ce que j'ai répondu ?"
Laetitia Giorgino : "Oui, c’est bon."
Pierre Damien Huyghe : "Bon alors je continue. Bon ben ça c'était au fond le troisième point, que peut-être j'ai dit de façon condensée mais comme il n'y a pas de question ou de remarque je fais l'hypothèse que c'est bon signe, et donc j'entame la quatrième que dans mon découpage initial j'avais imaginé faire en quatrième séance mais comme je voudrais ajouter des choses à mon projet initial en quatrième séance, je commence la quatrième dans la troisième, vous me suivez ?"
4e point du séminaire
"Donc le quatrième point de ce petit cours que j'aurais fait en quatre temps, plus une introduction, et plus une conclusion la semaine prochaine."
La Société industrielle : De l’éparpillement de la production à la concentration
"Bon je mets de côté, j'oublie pas, mais je mets de côté le point précédent, et les deux qui ont précédé la semaine dernière et la semaine d'avant. Et je reviens à la société industrielle qui a mis au monde les grands magasins, dont j'ai commencé à parler la semaine dernière. Donc cette société industrielle qui a mis au monde les grands magasins, elle les fournit. La société industrielle - je pourrais la définir comme ça, il y a bien d'autres définitions plus sérieuses, mais au fond, bon mettons que c'est une proposition pour réfléchir, je veux dire, qu'est-ce que c'est la société industrielle ? C'est cette société qui a inventé quelque chose qui n’existait pas avant elle : le grand magasin ; donc qui arrive disons dans la deuxième moitié du XIXème siècle. Et finalement cette société qui as mis au monde le grand magasin - et puis petit à petit ça vient à nous les supermarchés, etc, ça n'existait pas avant la société industrielle, - elle les a fourni, les grands magasins. Les rayons ne sont pas vides, il y a bien des objets dans les grands magasins.
Donc la société industrielle c'est peut-être ça sa définition : c'est une organisation du produire et du vivre entre humains qui fournit, qui donne de la fourniture à quelque chose qui s'appelle les grands magasins et les supermarchés. La société industrielle qui fournit les grands magasins, qui alimente les centres commerciaux, et - je l'avais dit la semaine dernière - qui pour tout ça requiert la solvabilité de nous autres ; c'est-à-dire qu’il faut produire des clients, il faut bien qu'il y ait des clients pour que tout ce système puisse continuer à tourner. On alimente, on fournit les grands magasins, qui requièrent non pas seulement des passants, mais des clients, et des clients solvables. Et j'avais dit au fond finalement, qui, en tout cas dans les sociétés occidentales, peut se passer de faire bonne figure dans les grands magasins, c'est-à-dire de les traverser en tant que client solvable.
Bon, donc il faut tout ça, la société industrielle qui fournit les grands magasins, qui alimente les centres commerciaux, qui requiert la solvabilité. Alors point spécifique de ce soir : cette société est historiquement liée à la croissance, elle aura été historiquement liée à la croissance de concentration surproductive. Et c'est là où je vais bientôt arriver à la question des échelles de production. Le fait est, cette société - on remonte si vous voulez - qui finit par inventer les supermarchés, qui avant avait mis au monde les grands magasins, qui avant avait produit de telle sorte que ces magasins puissent exister c'est-à-dire puissent être fournis, cette société, justement si elle a eu besoin de grands magasins et de supermarchés, c'est parce qu'elle se lie historiquement à des concentrations sur-productives, le surcroît des semaines précédentes. Concentration, alors ce que je vais commencer à faire ce soir, c'est pas simplement attirer votre attention sur la surproduction, le surcroît, ça j'ai déjà commencé, c'est aussi sur la concentration, le caractère de concentration. Il y a les deux, voilà. C'est le fait qu'il y est surproduction et concentration de la production qui a historiquement conduit aux grands magasins et aux supermarchés. Concentration ça s'oppose à éparpillement. Surproduction ça veut dire évidemment excès."
Justifier l’excès de production en créant des usages
"Alors je voudrais revenir sur cette question : en quoi c'est excès ? Je prendrai l'affaire de la concentration ensuite. En quoi c'est excès ? Excès en ceci que dans le temps d'avant, qui était un temps où la production était éparpillée en petits ateliers, parce qu'en ce temps-là on répondait à une demande. Je l'avais signalé peut-être en discussion : autrefois, avant la société industrielle, là où la société industrielle (il y a encore des endroits dans le monde) n’existe pas vraiment, c'est le client qui a le patron - pas qui est le patron - entre les mains. C'est la structure non pas de la grande industrie textile, mais des petites boutiques des couturiers ou des couturières, avec des clients qui disent faites moi ça, ou bien dont on prend la mesure pour faire un objet à la demande. La société industrielle c'est pas une société qui produit à la demande, c'est une société qui produit selon une autre logique, si ce mot convient. Donc le temps d'avant, là où la société n'est pas encore industrielle, parce que là on répond à une demande, la quantité de produits produite, la quantité de produits qu'on produisait, se tenait dans les limites d'une demande. La notion de surproduction se lie, elle, à un produire qui est effectué hors de demande, c'est comme ça que ça c'est passé dans l'Histoire, la surproduction est arrivée à partir du moment où on s’est mis à produire hors de demande, dans des espaces restreints, en décidant localement de produire, mais justement en excédent la demande locale."
"Je vais reprendre avec deux exemples ce que je viens de vous dire de façon générale. La société industrielle, je pourrais peut-être dire aussi le capitalisme, mais bon disons la société industrielle, ça consiste en fait à décider de produire dans un espace restreint, à décider de la production dans un espace restreint, dans des quantités qui excèdent toute demande locale. Donc ça oblige, dans un langage d'aujourd'hui, à créer, si le mot convient, à produire des marchés qui ne sont pas des marchés locaux, qui sont des marchés petit à petit mondiaux. Alors c'est ce qu'il s'est passé lorsque la production textile a été industrialisée dans l'Angleterre et l'Ecosse de la fin du XVIIIe siècle. C'est ça qu'il s'est passé. Au XVIIIe siècle, on s'est mis à produire en Angleterre et en Écosse - donc dans un espace qui n'est pas mondial, qui est relativement localisé - des quantités de textile qui ne pouvaient pas correspondre à la demande locale qu'il excédait. C'est-à-dire, le marché anglais et écossais ne pouvait pas suffire à absorber la production. Par conséquent, il fallait produire le marché. Il fallait aller le chercher et le faire - dans une certaine mesure - exister.
L'autre exemple, l'autre grand exemple historique, qui reproduit au fond ce phénomène, ça m'est arrivé d'en parler en commentant le texte que l'historien Siegfried Giedion avait consacré à ce qu'il a appelé la mécanisation de la viande aux États-Unis, à la fin du XIXe siècle. Giedion y montre très bien que les Etats-Unis, avec la création des abattoirs industriels - l'industrialisation des abattoirs à Chicago à la fin du XIXème siècle, consistait à produire de la viande dans une quantité qui excédait la demande de Chicago, de New York, et des grandes villes américaines qui commençaient à exister - allait [devoir] trouver pour cette viande des débouchés en Europe. Et pour trouver des débouchés en Europe, ils ont inventé le mode de transport Haddock, parmi lesquels le wagon frigorifique."
Conclusion du 4e point
"La société industrielle et ce qui va avec la notion de surproduction aura impliqué historiquement et implique toujours la recherche ailleurs de débouchés. La société industrielle va toujours avec une espèce de dissociation entre le lieu de production et l'ailleurs des débouchés qui peuvent absorber ce qui est produit en si grande quantité localement. La société industrielle implique la recherche - je souligne - ailleurs, de débouchés. Il y va, à terme, il en sera toujours allé à terme, d'un retournement. Ce n'est pas le produit dans cette société qui a pour fonction de convenir, d'être convenant à une attente qui serait située dans l'ordre d'une utilité définie ou convenue déjà ; c'est l'usage qui a pour fonction de convenir à une production dont la possibilité est déjà actualisée, est déjà effectuée. C'est pas tout à fait juste ce que je veux dire mais c'est une des raisons qui fait que je suis méfiant à l'égard de la notion d'usage, c'est qu'en fait la société industrielle, pour autant que c'est une société de la surproduction, doit produire les usages. C'est pas parce qu'il y a un usage qui existe qu'on produit, c'est pas parce qu'il y a un usage possible qu'on produit, c'est parce qu'il y a une production dont la possibilité est avérée, elle est faite, qu'il faut trouver un usage. Donc il faut produire l'usage. Ce n'est pas l'usage qui exige la production, c'est plutôt l'usage qui est exigé, commandé par la production. Je veux dire, et je répète c'est l'une des raisons qui me rendent méfiant quand j'entend invoquée la notion d'usager, je veux dire que la production ne peut s'écouler que si des usages sont eux-mêmes produits. Et en effet, l'Histoire l'aura montré, ils le sont. Et j'en profite entre parenthèses pour dire que c'est d'ailleurs, ça aura été d'ailleurs un risque pour le design. Par exemple, quand l'entreprise Olivetti en Italie s'est demandée s'il ne serait pas bon pour elle, bénéfique pour elle (au sens économique bien sûr) de solliciter le design, - à quoi les designers résistèrent, ce qui fait que le design italien c'est pas seulement évidemment une réponse à l'attente d'Olivetti, justement c'est du design parce qu'il y a eu une condition économique mais ça n'a pas été la satisfaction de cette demande économique stricto sensu, mais la demande était bien là. Olivetti s'est tournée vers le design parce que l'entreprise avait conscience qu'il fallait inventer les circonstances qui allaient rendre utilisables le brevet qu'elle détenait. L'entreprise avait des brevets dont elle ne savait pas vraiment quoi faire, et au fond elle chargeait de mission le design de trouver des usages susceptibles de correspondre. Je pense que c'est significatif du fonctionnement on va dire économique, du monde en surcroît de production, en surpuissance productive. Il faut que l'usage ait lieu, il faut qu'on en trouve un pour que le produire ne soit pas vain.
Dans la société industrielle, il faut qu'on trouve des usages pour que le produire, le fait de produire, ne soit pas vain. Autrement dit - et peut-être que je m'arrêterai là-dessus pour ce soir, parce que là cette fois j'ai un peu débordé de l’heure - la question majeure de la société industrielle, ça n'est pas qu'est-ce qui est utile à produire, mais qu'est-ce qui est utile au produire. Toujours ces petits riens dans le langage qui changent tout. Qu'est-ce qui est utile à produire c'est pas la même question que qu'est-ce qui est utile au produire.
Je ne termine pas le raisonnement que j'ai construit sur mes notes parce que ça serait trop long, donc je propose qu'on s'arrête là dessus et qu'on discute, mais j'espère que j'ai fait entendre cette distinction. Peut-être que justement dans un monde où la condition économique c'est de faire valoir cette question, quelque part qu'est-ce qui est utile au produire ? Quand il y a design, c'est qu'à cette question est substituée, ou là où il y a design, à cette question est substituée une autre question qui est : qu'est-ce qui est utile à produire ? Étant traitée avec le fond de raisonnement que j'évoquais tout à l'heure, c'est-à-dire étant donné ce que nous estimons pour l'heure de la différence entre l'utile et le nuisible, qu'est-ce qui est utile à produire. Ça, ça serait la question du design, mais la question du design se pose dans un monde - celui de la société industrielle - pour lequel la question économique majeure n'est pas celle-là : qu'est ce qui est utile à produire, c'est qu’est-ce qui est utile au produire. Quels sont les modes de faire avec - faire avec les choses produites - qui permettent justement au produire de continuer sur sa lancée.
Ce sont des questions qui ne peuvent pas mettre le design, comment dire, dans la ligne simple de l'exigence économique propre à la société industrielle.
Bon je m'arrête, je propose qu'on discute."
Laetitia Giorgino : "Alors est-ce qu'il y a des questions parmi vous ?"