Questions pour un avenir non-autodestructeur.

Intervention de Ludovic Duhem à l'isdaT le mercredi 2 novembre 2022 au Plateau Média, dans le cadre du programme de recherche Changer d’échelle.

À priori, il existe une incompatibilité stricte, voire une opposition irréconciliable, entre une démarche écosociale et le modèle industriel de production et de consommation. Toute démarche « écosociale » cohérente semble poser en principe qu’il faut se séparer de l’industrie dont le développement aux cours des deux derniers siècles a causé des ravages considérables sur le plan écologique et social. Qui plus est, le design, par son histoire, a non seulement accompagné le développement industriel, mais il a contribué à le rendre toujours plus désirable en créant une misère écologique et symbolique sans précédent, et une intoxication à la consommation délétère pour toutes les formes de savoir (savoir-faire, savoir-penser, savoir-vivre). Le comble étant que le design participe directement à l’effacement des nuisances, des destructions et des responsabilités de cette misère et de cette intoxication par le « greenwashing » et le « socialwashing ». Il y a donc une forme de provocation à proposer un « design écosocial » et de l’associer à l' « industrie ouverte » pour former un couple positif.

Cette intervention cherchera à montrer d’une part que le design écosocial n’est pas une contradiction dans les termes, et qu’il est même décisif de le penser et de le pratiquer ; et d’autre part qu’il peut contribuer à la mise en œuvre d’une industrie « ouverte » qui puisse intégrer rationnellement la négativité qu’elle produit et même proposer une nouvelle manière de produire qui puisse préserver l’habitabilité de la Terre et la capacité à désirer l’avenir en commun.

Ludovic Duhem est artiste et philosophe. Il s’évertue à ne pas choisir et compte bien continuer à semer le doute. Il enseigne la philosophie de l’art et du design pour apprendre encore. Actuellement coordinateur de la recherche à l’ÉSAD Valenciennes, il intervient aussi à l’université et dans des écoles supérieures d’art, de design et d’architecture. Ses recherches s’attachent principalement aux relations entre esthétique, technique et politique au sein des enjeux écologiques. Il a récemment publié Design des territoires. L’enseignement de la biorégion (avec Richard Pereira De Moura, Eterotopia, 2020), Écologie et technologie. redéfinir le progrès après Simondon (avec Jean-Hugues Barthélémy, Matériologiques, 2022), Crash metropolis. Design écosocial et critique de la métropolisation des territoires (T&P Workunit, 2022).

Retranscription de la conférence

Introduction

Présentation par Hanika Pérez

Hanika Pérez : "Bonsoir à tous. La conférence de ce soir s'articule au programme de recherche Changer d'échelle portée par l'option design de l'Isdat. Partant de la critique d'un modèle de production à grande échelle ou d'hyperproduction, impliquant l'existence de centrales comme lieux de concentration surproductifs, le programme de recherche se propose d'explorer l'hypothèse d'un changement d'échelle pour penser, en lieu et place des centrales, des alternatives d'approvisionnement de production, de distribution organisées en petites unités disséminées et organiques. En effet, passé un certain seuil quantitatif, la taille excessive des organisations des villes, des activités productives entraîne des développements contreproductifs ou dysfonctionnels qui nuisent aux situations qu'ils sont censés servir. Alors que les flux de fournitures semblent accessibles de façon illimitée, nous nous demandons comment développer, dans nos pratiques quotidiennes, une conscience de la mesure.

Nous nous intéressons d'une part à montrer les rouages des organisations productives pour en comprendre les logiques et en penser des alternatives plus souhaitables: les circuits matériels, la logistique, l'approvisionnement en ressources, les déchets, l’énergie. Nous cherchons à montrer les imbrications d'échelles dans lesquelles sont pris les objets du quotidien, pour rendre perceptible - faire advenir dans notre champ perceptif - des problèmes liés à notre gestion des ressources. Nous nous attelons d'autre part à projeter et expérimenter d'autres scénarios d'organisation possibles, à découvrir des manières aimables de travailler avec les techniques de notre époque, en développant un souci particulier des façons d'utiliser les ressources, à imaginer les outils et les formes participant à rendre les individus autonomes et acteurs des logiques auxquelles ils participent.

Nous accueillons ce soir Ludovic Duhem, philosophe et artiste, coordinateur de la recherche à l'Ésad de Valenciennes, où il enseigne également la philosophie de l'art et du design. Ses recherches portent sur les relations entre esthétique, technique et politique en lien avec les enjeux écologiques et sociaux. De la fabrique des territoires aux pratiques du numérique, il met en critique les multiples matérialités des organisations sociales contemporaines, à l'aune des enjeux de l'ère anthropocène, en révèle les aspérités, en interroge les modalités d'existence pour concourir à imaginer d'autres possibles, non-autodestructeurs. Au sein d'un programme de recherche mené à l'Ésad de Valenciennes, il entreprend une recherche sur les contours et les formes de pratiques qui peuvent relever d'un design éco-social. Un design social et écologique qui pourrait - je le cite - « contribuer à lutter contre la dégradation des milieux de vie en développant des manières de faire et de vivre qui soient plus respectueuses de la diversité biologique et culturelle, c'est-à-dire en créant de nouveaux communs, à la fois humains et non-humains ». Cette ambition ou ce projet doit s'accompagner selon lui d'une réforme culturelle, avant tout contre l'idée que les machines sont incompatibles avec le respect des valeurs humaines, et avec la protection de la nature. Aujourd'hui, Ludovic Duhem s'intéressera à l'idée d'industrie ouverte proposée par Simondon dans les années 1960 et nous montrera en quoi et comment l'apparente opposition entre design éco-social et industrie nécessite et peut être dépassée pour construire une voie de compatibilité fructueuse qui puisse répondre aux enjeux de l'ère anthropocène.

Avant de lui passer la parole, je voudrais simplement souligner la parution très récente de son dernier ouvrage qu'il a dirigé, qui s'appelle Crash metropolis et dont le vernissage officiel, je crois, est demain. Voilà l'existence d'une revue qu'il co-dirige également, qui s'appelle L'Organisation de la chute et que vous pouvez trouver, je pense, par le biais d'Instagram. Voilà, je lui laisse maintenant la parole."

Présentation par Ludovic Duhem

Ludovic Duhem : "Merci infiniment, Hanika, pour cette généreuse présentation et pour la précision des enjeux qui sont les miens et que je vais essayer de développer parmi vous toutes et tous ce soir.

Effectivement, j'ai intitulé cette intervention « Design éco-social et industrie ouverte: questions pour un avenir non autodestructeur » parce qu'à vrai dire, il s'agit d'un ensemble de questions auquelles je n'ai pas de réponse définitive à donner. Donc, vous n'aurez pas de réponse définitive. Cependant, je rassemblerai, dans la troisième partie de mon intervention, un ensemble d'exemples ou de pistes de choses déjà à l'œuvre, qui me paraissent concourir à cet enjeu de l'industrie ouverte. Quant au design éco-social et à ce que c'est que l'industrie ouverte - c’est bien sûr l'objet de mon intervention d’aujourd’hui - je vous en donnerai des définitions possibles, acceptables, intéressantes, mais toujours discutables, comme toute proposition, de toute façon. Je dois vous dire par ailleurs que l'idée d'industrie ouverte - bien que je la connaisse depuis longtemps puisque je suis spécialiste, suite à ma thèse, de l'œuvre d'un philosophe français qui s'appelle Gilbert Simondon - mais je ne l'avais jamais mobilisée comme telle pour l'interroger, essayer de voir en quoi elle était intéressante pour nous aujourd’hui, en quoi elle relevait d'une sorte d'anticipation de quelque chose qui est un peu plus installé aujourd’hui et qui rencontre assez bien une certaine histoire du design et même une certaine histoire de ce que j'appelle le design éco-social.

Alors, il se trouve que cette invitation fait suite à un article que j'ai publié il y a quelques temps, il y a quelques mois maintenant, qui s'intitulait « Design éco-social et industrie ouverte », justement dans une revue en ligne qui s'appelle Design, arts, médias. Dans cet article je proposais un constat d'une certaine manière assez simple, voire triviale, en tout cas a priori indiscutable: c'est que le design éco-social et l'industrie sont incompatibles et que l'industrie est responsable de la situation catastrophique dans laquelle tout et toutes nous sommes aujourd'hui. Quelque chose d'assez évident, semble-t-il, après deux siècles d'exploitation industrielle du monde et des humaines et des humains et qui nous laisse, bien sûr, peu d'options quant à l’avenir. Alors on peut avoir un avenir optimiste radical du type solutionnisme technologique, à savoir l'industrie va régler tous les problèmes humains. Nous serons sains et saufs dans un avenir proche ou plus ou moins lointain.

À ce moment-là, on peut croire, par exemple, au transhumanisme, aux perspectives présentées par un certain Elon Musk. Je pense que tout le monde sait de qui il s'agit: ce grand industrielle et grand capitaliste libertarien américain, président de Tesla de Space X et un certain nombre d'autres sociétés. Il était auparavant le créateur et directeur, si je ne m'abuse, de PayPal, et c'est comme ça qu'il a fait fortune. Peu importe pour ce personnage. Ou de l'autre, dans une forme de radicalité opposée, et de se dire que l'effondrement est déjà là, que l'effondrement terminal est pour bientôt et qu'il faut tout de suite et dans une logique survivaliste ou dans une lutte désespérée et totale pour renverser l'ensemble du système. Le système étant une totalité qu'on peut appréhender, avec des personnes qui sont tout à fait identifiés et des lieux qui sont faciles à trouver et à renverser.

Vous avez un certain nombre de nuances à l'intérieur de ces deux extrêmes, qui vous permet peut-être de vous positionner à titre personnel. En tout cas, il paraît assez évident, dès lors qu'on parle de design éco-social - qui est capable d'intégrer les enjeux écologiques et sociaux comme étant réciproques et inséparable - ils sont à distinguer, ce ne sont pas les mêmes, mais ils sont inséparables dans les faits. Ils produisent une misère écologique et sociale qui est la plupart du temps réservée aux mêmes personnes, c'est-à-dire aux plus vulnérables, qui le sont déjà pour bien d'autres raisons et qui, paradoxalement, sont souvent les agents, de cette misère éco-sociale, puisque ce sont les personnes qui sont exploitées qui reçoivent la plupart du temps les effets les plus terribles de l'entreprise généralisée, qu'on appelle parfois le capitalisme avec un grand C.  Quoi qu'il en soit, de ce constat - j'allais dire encore une fois, a priori incontestable, assez évident - il semblerait qu'il en ressorte uniquement quelque chose de déjà établi: le design éco-social ne peut exister qu'indépendamment de l’industrie. L'industrie est son adversaire, et il doit œuvrer tout à fait différemment que l'a fait l'industrie jusqu'à aujourd'hui dans son histoire, depuis le XVIIIe siècle en Angleterre et en France, et désormais dans le monde entier."

Introduction au design éco-social

Le Design éco-social comme alternative

"La messe est dite. On peut s'arrêter là. Le design éco-social est l'alternative industrielle par excellence, et il faut l'investir à tout prix pour qu’on passe à une autre phase de l'histoire de l'humanité qui ne soit plus industrielle. Bon, j'avais envie de croire à ça. Je trouvais ça plutôt séduisant. Et les luttes écologiques dans leur histoire, les luttes sociales dans leur histoire, semblaient confirmer d'une certaine manière cette urgence de passer à autre chose que le système industriel - qui se confond avec le capitalisme, qui se confond dans tous ses aspects avec la destruction humaine et la destruction de la nature. Mais sauf que que tout se confonde est peut-être de l'ordre de la confusion et que les enjeux qui sont devant nous aujourd’hui nécessitent peut-être de re-questionner de quoi on parle quand on parle d'industrie.

Donc, il s'agit d'un ensemble de questions, encore une fois, pour savoir de quoi on parle quand on parle d'industrie, de quoi on parle quand on parle de design éco-social et est-ce que cette compatibilité entre les deux peut exister. C'est de cela dont je voulais vous parler aujourd’hui. Et ça exige, comme je le disais dans l’article - et j'aurai terminé pour mon introduction en tout cas pour le préambule avec cela - c'est que ça exige un certain nombre de refus, de refus d'ordre intellectuel, conceptuel, théorique, vous appellerez ça comme vous voulez. Le premier refus, ça consiste à refuser l'opposition entre la technique et la nature ; la deuxième entre la technique et la culture et la troisième entre - refuser la confusion - entre technique et industrie. Donc, lorsqu'on refuse ses trois premières assertions, qui sont les plus banales, les plus évidentes, les plus courues, lorsqu'on a un positionnement écologique ou social, voire les deux, ça nous permet déjà d'un peu mieux réfléchir à ce que c'est que l’industrie. On va essayer de découvrir peu à peu qu'est-ce que ça implique dans les enjeux qui sont les nôtres aujourd’hui.

Alors, cette question du design éco-social, elle a été travaillée en grande partie au sein d'une école supérieure d'art et de design à Valenciennes, dans le Nord de la France, qui est un site post-industriel - comme on dit, en tout cas en grande partie désindustrialisé - avec un taux de pauvreté et de mortalité au-dessus de la moyenne nationale française et largement devant - regarder les cartes, elles sont assez impressionnantes. Nous l'avons fait à travers, notamment, un certain nombre de workshops, de projets mais aussi deux publications.

La dernière en date, Hanika l’a citée, s'appelle Crash metropolis. Design éco-social et critique de la métropolisation des territoires. L'idée de métropolisation des territoires - j’y tiens beaucoup - aujourd'hui, c'est peut-être ce qu'il y a de plus urgent à penser, à partir du moment où un crash territorial total est possible à partir de l'urbanisation générale du monde. Mais au-delà de l'urbanisation, la colonisation des esprits, des imaginaires et des sensibilités par le seul modèle qui semble le seul modèle attractif et idéal de vie aujourd'hui, à savoir celui de la métropole. Donc là, j'ai invité un certain nombre de gens à contribuer à cet ouvrage et qui parlent de ces questions-là et, bien sûr, pose la question du design, son rôle historique dans la valorisation de la métropolisation et ce que le design peut aussi contre, éventuellement, la métropolisation ou en alternative à la métropolisation.

Dans les enjeux aussi écologiques et sociaux liés à “dans quel monde vivons-nous?”, c’est celui, bien sûr, où notre mode d'existence est quasi intégralement déterminé par le numérique. Vient de sortir un projet de publication qui a mis quelques années à se concrétiser finalement, qui s'appelle Les Écologies du numérique. Vous pourrez trouver ça sur le net. Ça je ne l'ai pas fait dans le cadre de l'École Supérieure d'Art et de Design de Valenciennes, mais d'Orléans, puisque auparavant je travaillais aussi à Orléans. C'est en quelque sorte des actes augmentés en ligne sous forme de web-to-print. Vous y verrez aussi les enjeux fondamentaux qui sont pour moi aujourd'hui ceux d'une éco-technologie pour dépasser les débats contemporains entre écologie radicale et solutionnisme technologique. Tout ça, il en est question dans un autre ouvrage, qui s'appelle Écologie et technologie, que j'ai co-dirigé avec Jean-Hugues Barthélémy, un philosophe.

Design éco-social - si on remonte un peu dans le temps - c'est aussi défini à travers Design des territoires. L'enseignement de la bio-région, pour un design éco-social des territoires. Et auparavant, la première fois où il en était question - en tout cas pour moi et pour l'école de Valenciennes où je travaille - où j’enseigne qui s'appelait donc Design éco-social. Convivialité, pratiques situées et nouveaux communs, sachant que cet ouvrage, malheureusement, il est indisponible parce qu'épuisé, mais il semblerait qu'il y ait une prochaine réédition sous forme numérique. On attend les éléments finaux prochainement en tout cas il y a un projet, parce que il est vraiment introuvable si vous ne l'avez pas dans la bibliothèque ici. Il a été tiré à peu d'exemplaires, malheureusement, et donc la réédition se fait attendre. Voilà bon, c'était la petite introduction avec un petit parcours rapide sur ce qui m'a amené à vous ce soir. Je pense qu'il est nécessaire de se mettre d'accord sur les termes."

Design, écologie, social

"Quand on parle de design éco-social et d’industrie, on va essayer d'abord de s'entendre sur ce qu'on appelle design écologique et social. Bien sûr, cette entente, elle sera aussi une interprétation, donc une forme de trahison, d'incompréhension, de friction et, pourquoi pas, de conflit sur des prises de position x ou y. Ce que je vous donne, ce sont des possibilités et, en tout cas, tel que j'aimerais qu'on puisse les entendre."

Visions de ce qu'est le design

"Alors, bien évidemment, quand on parle de design - et j'ai fait exprès d'amener que des clichés - dans l'esprit le plus populaire, le plus commun, on pense immédiatement, justement, au design industriel comme étant ce qui représente presque absolument le design en tant que tel. Avec bien sûr des marques, dites aujourd'hui avec ce terme - que je trouve très problématique -: « iconique ». On aurait dit auparavant emblématiques ou célèbres, si vous voulez. Que ça soit Coca-cola, Bic, Dyzon et bien d'autres choses. Vous le voyez, ça touche aussi bien le monde quotidien que celui de l'alimentation, des transports, de l’écriture, de l'espace domestique et, bien sûr, de la communication, et jusqu'à Elon Musk, justement, et la capsule Crew Dragon que vous avez sans doute vu avec Thomas Pesquet, qui a été accueilli lors du deuxième vol - je crois - de cette capsule, et qui est la première révolution du design dans le monde spatial. Un jour j'aimerais faire une intervention là-dessus, parce qu'il s'est passé quelque chose d'assez historique, à mon avis, et de problématique, puisque auparavant, on était dans une technophanie pure et désormais, le monde spatial est un monde du design, et c'est extrêmement important pour Elon Musk et pour la suite de l'histoire spatiale. Bref, j’en parlerai pas ici.

De même, on pense aussi - outre au design industriel - au design de luxe, à savoir réservé à une certaine élite bourgeoise qui a les moyens de s'acheter des objets qui ont un certain prix, voire un prix certain qui est parfois l'objet d'une spéculation sur des marchés cf, par exemple, Jean Prouvé. La deuxième image tout en haut, sur la première ligne, qui avait une cote relativement faible y a une quarantaine, une cinquantaine d'années et qui, aujourd'hui, fait partie des prix les plus hauts. Donc, si jamais vous trouvez dehors dans la rue, une chaise Prouvé, - ça peut encore arriver, de moins en moins - je vous conseille de la mettre de côté. Si vous avez des soucis d’argent vendez-là, ça vous permettra de vivre bien, en tout cas quelques mois. Bien sûr on pense aux luminaires, on pense aussi aux objets électroniques, comme on l'a vu tout à l’heure.

Et puis, il existe également quand on est un peu plus cultivé encore, un design un peu plus recherché. On se dit “ah oui, le design, c'est pas seulement des objets industriels ou des objets de luxe”, c'est aussi du design appliqué à d'autres champs comme celui, par exemple, de l'édition, de la typographie, des affiches, voire des livres. Oui, il existe un design de livres. Et puis, plus récemment bien sûr, ce qu'on appelle le web design, que vous avez tout en bas. Alors je vous donnerai pas, vous avez William Morris, vous avez, vous avez Peter Berens, vous avez Colin. Vous avez le l'Atelier des Beaux-Arts de Paris de 1968. Vous avez Grapius, vous avez Enzo Mari, Gaetano Pesce, etc. Bref."

Des Histoires du design

"Ensuite, on se pose la question: “mais quand on parle de design, on parle d'une histoire qui commence quand?”. Si on a tous ces objets qui sont là comme un petit peu des emblèmes de ce que serait le design dans une première idée, il y a une sorte de combat sur ce que c'est que l'histoire du design, quand est-ce qu'elle commence. On dit souvent que ça commence avec la Révolution Industrielle, et plus précisément, l'avènement de l'industrie dans sa forme expositionnelle dans les grandes expositions internationales, notamment celles de Londres en 1851, avec le bâtiment en verre de Paxton, si je ne me trompe pas. D’autres disent non, en fait, ça a commencé un peu plus tôt avec la marque de revolver Colt. C'est aussi une option de l'origine du design. On parle parfois de la chaise Thonet comme le vrai premier projet de design. Ou encore, parfois, on le met encore un peu plus tard et on dit que ça commence vraiment avec William Morris, qui se disait pas designer, mais artiste appliqué, voire parfois artiste tout court. Donc aussi ce jeu du terme qui a fini par s'imposer en français qu'à partir des années 1970, septante, pardon, je préfère parfois dire septante que soixante dix parce que je suis proche de la Belgique, sans doute. Et puis je trouve que c'est plus euphonique.

Vous avez un autre moment du design, qui est le design qui s'est beaucoup plus implanté dans les esprits, à savoir celui qui a décidé d'intégrer l'esthétique et le fonctionnel à l'ensemble d'une activité de type industriel, comme Peter Berrens chez AEG. Pour moi Peter Berrens, c'est décisif pour une seule chose au moins, à savoir l'idée fondamentale qu'on peut transférer la confiance de l'expert vendeur à la marque du produit. Et là on entre dans un nouvel âge du design dans son rapport à la production et à la consommation. C'est-à-dire qu’on ne va plus comparer des produits selon leur mérite respectif par rapport à leurs propriétés intrinsèques et objectives: “celui-là, il est plus fiable que l’autre” non, ça va être le rapport symbolique et l'attachement affectif à une marque qui va dire: “je veux un Moulinex plutôt qu'un Seb”. Et ça sera tout l’enjeu du design - notamment allemand - d'y participer, de l'instituer. Vous avez Raymond Loewy ensuite, sur la question du “à quoi sert le design ?” notamment à mieux vendre, à être au service du développement de la consommation. Et, bien sûr, ces grandes messes que sont les salons d'arts ménagers qui ont participé grandement à la diffusion du design au sens le plus populaire.

J'ai une autre position qui est encore sous forme de question, je vous le dis. C'est pour moi, le design commence bien plus tôt. Il commence certainement - je suis pas le seul à dire ça, j'ai été assez heureux de découvrir que Gaetano Pesce disait la même chose que moi et bien avant moi, donc, ça m'a un peu conforté, on va dire, même si tout est discutable, encore une fois - c'est que le design commence, sans doute il y a au moins 100 000 ans, voire davantage. Ensuite, c'est des questions qui sont difficiles, qui méritent de longs débats donc je ne vais pas le trancher maintenant. Pour moi, le Biface de West Toffs - que vous avez au milieu - est sans doute le premier objet de design qui n'ait jamais existé, en ce sens que, d'une manière très simple, le fonctionnel et l'esthétique sont unifiés dans une opération gestuelle efficace. Et là, c'est le cas parce que la petite inclusion naturelle fossilisée dans ce silex est à la fois un élément décoratif évident qui a été dégagé dans l'opération de fabrication de l'objet pour qu'on en respecte les contours pour qu'il soit bien au centre et qu'il soit valorisé par le geste technique. Et en plus, quand vous l'avez dans la main, le pouce tombe exactement sur le coquillage et il se trouve que ce coquillage a des nervures qui permettent une bonne adhésion lors de la prise en main et que le pouce ne glisse pas sur la surface. Donc là on a quelque chose qui, si ça n'est pas du design, j'aimerais qu'on m'explique exactement de quoi il s’agit ; mais en tout cas, je pense que, par analogie au moins, on peut considérer qu'il s'agit là d'un objet de design.

Quant à la figure qui est là tout à fait à gauche, la première gauche. C'est « la première oeuvre d'art de l'histoire de l’humanité », à savoir une gravure en dents de scie sur un coquillage qui a été trouvé à Java, en Indonésie, et qui a 500 000 ans donc, l'art n'a pas 40 000 mais 500 000 ans. S'agit-il de l'art? je laisse la question en suspens. J'ai des arguments pour dire que non mais on peut, disons, avec un terme très générique appelé ça art. Et quant aux haches polies - qu’on trouve en grande quantité en France notamment, mais partout en Europe -, j’ai toujours eu un regard en tout cas admiratif sur l'objet en lui-même, détaché du manche et de tout geste technique, pour me dire: il y a là quelque chose qui est assez fabuleux et qui pourrait peut-être correspondre au design. Je laisse ça en suspens, puisque ce n'est pas l'objet de mon intervention d’aujourd'hui.

On pourrait dire qu'il existe, d'une certaine manière de grandes tendances dans l'histoire du design. Une tendance majeure, qui est celle qui est représentée par les figures emblématiques ou les clichés que je vous ai montrés juste avant, à savoir un design esthétique, fonctionnel, industriel, mercantile, réservé à la masse ou au luxe, moderne, innovant, formaliste et superficiel ; et puis de l'autre une contre-tendance qui compose avec elle, en permanence évidemment. Une tendance plutôt mineure, une tendance critique, vernaculaire, politique, expérimentale et émancipatrice, poétique, singulière, inventive et participative. Tout cela se discute évidemment. Mais c'est une autre histoire du design, celle que, par exemple, un certain nombre d'historiennes, notamment, et d'historiens ont pu mettre en valeur et celle à laquelle le design éco-social - de manière évidente ou directe - se rattache bien évidemment."

Définir le design, l'écologie, le social

Définir le design

"Alors, puisqu'on parle de design éco-social, de quoi on parle quand on parle de ça. Je vais essayer là, encore une fois de manière rapide de montrer qu'il y a trois sens possibles à chacun des termes. Ou plutôt il y a trois sens que je retiens. Il y en a plus, toujours plus. Les sens ne font que se rencontrer, se bifurquer, parfois fusionner. Bref, en tout cas c'est cela que je retiens, disons pour un principe de commodité et de pédagogie.

Alors, on le sait peu, on en parle peu dans les écoles supérieures d'art et de design mais il y a un premier sens du design, qui est celle de “théorie de la conception pour l'activité de production humaine”, c’est ce qu'on appelle design, par exemple dans les sciences de l’ingénieur. Donc, c'est quelque chose qui est tout à fait particulier, qui est très formalisé, avec toute une histoire avec des spécialistes, avec des logiciels. Quand vous concevez des lignes de production industrielle, par exemple, vous avez affaire à du design comme théorie de la conception.

Deuxièmement, de manière aussi très large, un deuxième sens de design, qui est “esthétisation de l'utilitaire au service de la production industrielle et la consommation de masse” et, de manière plus limitée, pour le luxe. Il se trouve que cette définition, c'est une définition qui convient à peu près à beaucoup de théories du design portées par les designers eux-mêmes, surtout au début du XXe siècle, et qui est encore vraie pour ce qui est produit en majorité aujourd'hui par le design. Il faut jamais oublier que la tendance majeure et le sens majeur du design en termes de production, en terme de quantité d'objets, donc aussi en termes d'argent mobilisés de nombre d'actrices et d’acteurs, c'est avant tout un design industriel mercantile de masse. Dans les écoles d'art et de design, c'est à autre chose qu'on travaille mais c'est pas pour autant que cela n'existe pas, et il ne faut jamais oublier que c'est ça qui domine avant tout. Et qui pour l’ensemble de la population - qui, au moins, a déjà entendu parler de design - c‘est ce design-là à qui ils pensent. Et d'ailleurs, quand vous êtes sur le terrain, en rapport avec des actrices et des acteurs du territoire, vous vous rendez compte immédiatement que le fait même de dire design a une connotation très précise en réalité, même si ça vous paraît tout à fait vague. La conception que ces personnes peuvent en avoir quand elles ne sont pas designers ou designers. C'est pourtant une définition qui est juste et qui s'est imposée et qui reste largement majoritaire. Et si, en plus, vous êtes, comme moi, souvent devant des gens qui sont militants écologistes ou militants dans le monde social, si vous parlez de design éco-social, vous êtes d'emblée situé dans le système de domination, d’oppression, - et j’allais dire dans le vieux terme marxiste - bourgeois. Donc il faut toute une pédagogie pour démonter cette idée préconçue. Mais cette idée préconçue, elle est quand même fondée sur une réalité historique et sur une tendance majeure dominante, comme je l'ai dit.

Enfin “pratique de création et d'expérimentation par le projet pour répondre aux problèmes humains”. Alors ça, ça rassemble un certain nombre de théories. C’est une définition, encore une fois assez simple, qui est critiquable sur bien des aspects mais qui correspond plus ou moins à celle qu'un Victor Papanek pourrait donner, par exemple. Disant que le design, c'est ce qui sert à résoudre les problèmes humains. Donc là on a une conception du design qui est extrêmement large, qui n'est plus un secteur d'activité défini, fondé sur un métier, avec une économie correspondante, des acteurs identifiés, une sociologie - que sais-je ?"

Définir l'écologie

"Quant à l'écologie c'est pareil, on peut en trouver trois significations différentes: un sens scientifique. C'est celui qui a été donné à la fin XIXe siècle, par Hans Heckel qui est la “science des relations entre les organismes et leurs milieux”.

Ensuite, vous avez un sens politique, notamment celui qui est le plus en vue dans l'actualité, notamment la plus immédiate ces jours-ci: celle de la “lutte pour défendre les écosystèmes, les espèces et les paysages menacés par les activités humaines”. Alors vous avez aussi une autre forme, qui est historiquement ce que veut dire écologie politique. C'est quand même un “type d'organisation collective qui cherche à représenter les enjeux de protection des milieux, des espèces et des paysages”, cette fois-ci “en accédant au pouvoir”, en étant au sein du gouvernement. Ça a était le cas du parti vert allemand pendant très longtemps - puis finalement partout en Europe et en France y compris. Qu'on l'appelle Ministère de la Transition écologique ou au Ministère de l'Écologie, ou ministère d'autre chose, ça fait un certain nombre de décennies maintenant que ça a du sens politiquement de se présenter comme écologiste et de vouloir accéder au pouvoir au nom d'un certain nombre de positions qu'on appelle écologistes.

Enfin, un sens philosophique qui est celui qui est le moins connu - disons - et qui est celui d'une “pensée de la relation, du processus et du milieu à travers les échelles de la réalité”. C'est la définition que j'en donnerais, qui me permet d'inclure Gilbert Simondon - dont j'ai parlé au début - mais où vous pourrez retrouver beaucoup de penseurs comme Bruno Latour, ou, par exemple, Dona Haraway, ou que sais-je en tout cas qui pourraient se retrouver dans ce type de définition, au moins partiellement."

Définir le social

"Enfin, pour la question du social, c'est pareil. J'en donnerai trois sens possibles: un sens sociologique - le plus banal et plus inintéressant qui soit, même s'il y a une sociologie de combat, parfois une sociologie et de sports de combat, comme disait Bourdieu. C'est un “ensemble de rapports entre les individus au sein d'une société, selon des règles explicites et implicites” qu'on peut - par exemple quand on est un peu positiviste - exprimer sous la forme de loi. Il y a des lois dans la société qui sont descriptibles et qui vont nous permettre de rendre raison de ce que c'est que la société, de son évolution, de ses rapports de pouvoir du fait qu'on puisse accéder à ceci et cela en fonction de son éducation, de ses valeurs, et pas autrement. Bon dire que le social c'est ça, c’est intéressant, depuis Durkheim jusqu'aux sociologies d'aujourd'hui, mais c'est un peu faible et en tout cas, ça me paraît pas être l’essentiel.

Le deuxième point, c'est le sens économique, qui est le sens le plus courant qu'on mobilise quand on dit qu'on fait du design social, par exemple, ou qu'on fait du social ou qu’on travaille dans le social. C'est de dire que c'est un “ensemble de dispositifs juridiques, légaux et économiques d'assurance, de protection et de réparation des inégalités et des injustices”. Ça se fait comment? par un ensemble de droits, d'allocations, d'aides, de subventions qui ont été obtenues, la plupart du temps, à travers des luttes qu'on a appelé des luttes sociales. À partir de la trahison de la promesse du capitalisme au XIXe siècle d'assurer le bonheur à toutes et à tous. Ça n'a pas eu lieu. Pauvreté, misère, exploitation et oppression ont été plutôt à l'œuvre et donc des luttes ont amené un certain nombre de droits d'assistance dont tout le monde peut profiter aujourd'hui en France et dans la plupart des pays démocratiques européens en partie. On pense aussi à l'économie sociale et solidaire, celle qui ne relèverait ni du marché ni de l'état. Et enfin, on pense à l'économie du don, qui est peut-être l'économie pure et simple ou l'économie à laquelle certaines et certains voudraient qu'on revienne, si tant est que ça soit possible. La question est, là encore, ouverte. C'est-à-dire qu'est ce que c'est qu'une industrie ouverte et à quelle économie ça correspond? est-ce que c'est l'économie sociale et solidaire qui est le modèle, est-ce que c'est l'économie du don? Est-ce que c'est le convivialisme, ça se discutera peut-être entre nous juste après.

Enfin, le sens critique, qui me semble être le sens le plus intéressant, en tout cas celui que j'ai le plus investi à titre individuel, c’est-à-dire la “remise en question de l'ordre établi et de l'état de fait”. C'est-à-dire: “c'est comme ça, oui, mais ça a pas toujours été comme ça et ça ne sera pas toujours comme ça, parce qu'on va agir pour que ça soit autrement”. Rien que ça. Pourquoi? parce qu'il y a de la souffrance, pourquoi? parce que il y a de l'impossibilité à trouver de la justice, de l'égalité et du bonheur. Dans cette situation, donc, on remet en question l'ordre établi et on considère que cet état de fait peut être changé. Et “une réflexivité sur les conditions et les effets du design”, et c'est ça qui m'est apparu comme étant le plus important."

Design éco-social : un design situé et auto-critique pour mener à l'autonomie et au partage

"Comment pourrait-on définir alors un design éco-social ? De manière assez simple, finalement: c'est l'idée que “le design éco-social répond à la soutenabilité de notre mode de vie actuel”. Et comme tel, c'est un design qui correspond au moins à trois dimensions. Pour lui donner un sens profond, c’est un design situé. C'est-à-dire en lien avec le lieu de vie dont nous sommes aujourd'hui coupés, des territoires complexes au sein d'une situation problématique.

Deuxièmement, c'est un design critique, comme je viens de le dire. Et enfin un design réflexif, et c'est ça la dimension la plus complexe, parce que quand on est pris dans son activité la plus ordinaire, au sein d'une agence, en indépendant ou quand on est encore étudiante ou étudiant, la réflexivité sur son propre travail n'est pas toujours aisée à réaliser. Tout simplement parce que parfois, il faut simplement un œil extérieur qui nous alerte sur quelque chose. C'est le rôle de l'enseignement, par exemple. Mais sitôt qu'on est sortis de notre formation, cet œil extérieur, c'est avant tout celui du commanditaire, celui du client, celui, éventuellement, des collègues. Mais il est difficile à mener de manière complète, puissante et réellement réformatrice quand on se rend compte que les intentions initiales, qu'on avait - peut-être les bonnes intentions qui nous animaient - n'ont pas forcément donné les effets escomptés, et de comprendre à quelles conditions on peut éventuellement transformer notre pratique pour qu'elle puisse répondre vraiment à la situation. Je pense que la réflexivité est un impératif, parce que si le design s'interroge pas sur ses conditions et ses effets, il ne pourra pas du tout, en tout cas, intégrer aussi fortement qu'il le faudrait les enjeux écologiques et les enjeux sociaux comme étant inséparables et comme devant conduire l'ensemble du projet.

Donc, justement, la vocation d'un design éco-social est celle d'intégrer les enjeux éco-sociaux à l'ensemble du processus de design. De la conception à la production, de l'utilisation à la destruction et pour chaque contexte de projet, c'est-à-dire que ça ne concerne pas seulement le projet, le commanditaire, les destinataires, mais vous-même également. Sinon ça n'a pas de sens. Sinon vous prenez en tout cas le risque majeur d'être dans du green et du social washing malgré vous. Il y a une vigilance et donc une réflexivité critique pour moi inséparable de la pratique du design éco-social.

S'il y avait des finalités à déterminer - et elles sont toutes très difficiles à mettre en oeuvre - c‘est la recherche d'autonomie, le partage et la participation pour renforcer la justice sociale et écologique - et je rajouterai - les inégalités sociales et écologiques.

En vérité, la question de l'autonomie est problématique parce que, bien souvent, même si on n'a pas une posture d'autorité, même si on ne cherche pas à être le conducteur ou la conductrice exclusif ou exclusive d'un projet, et bien on a une dimension égotique. On a une dimension de parcours personnel à développer qui nous place la plupart du temps en position d’auteur, d’expert. Parfois dans une forme autoritaire - qui peut être tout à fait involontaire, encore une fois, quelles que soient les intentions initiales, ou plutôt en fonction des intentions généreuses qu'on avait postulées pour tel ou tel projet. Qui plus est, l'autonomie pure et parfaite n'existe pas. C'est toujours un devenir autonome dans l'hétéronomie, c'est-à-dire en négociation permanente avec un contexte qui contient des règles, des lois et surtout l’altérité - la liberté d'autrui, qui fait que je ne pourrai pas forcément réaliser les choses tel que je l'entends, selon mes propres règles.

Quant au partage et la participation, c'est là encore une fois très à la mode depuis maintenant un certain nombre de décennies et le co-design, par exemple, si vous en avez entendu parler, ou le design participatif, collaboratif, parfois dirait-on contributif, pose beaucoup de problèmes, à mon avis, beaucoup de biais qu'on dirait psychosociologiques que j'ai pu en partie identifier dans un article que je ne vous ai pas remis là, dans une revue qui s'appelle la revue Raddar, que vous connaissez peut-être. L’avant-dernier numéro, le n°3, était sur « designs et politiques ». J'ai écrit un article sur la critique de la participation. Ça s'appelle « Participez ! » comme étant l’injonction du design aujourd'hui, voire du marketing en général. Faire participer, c'est forcément faire le bien. Dans ces cas-là, je me questionne toujours sur à quelles conditions on participe, quel est le mode de participation - c'est-à-dire est-ce qu'on délibère sur les moyens et les fins, surtout dans la participation - et enfin, qui sont les non-participants et les non-participantes ? Et ça, ce sont des problèmes fondamentaux quand on prétend faire du design social et/ou éco-social.

Ça va ? C'est pas trop dense ou compliqué ? Vous êtes encore réveillés, moi, après six heures de train je tiens donc j'espère que vous tiendrez un peu. J'ai encore combien de temps que je n'ai pas du tout. Normalement, je suis à la ramasse au niveau du temps en règle générale, mais là ça va. Je me censure un peu pour la clarté."

La pensée éco-sociale

Des Penseurs de l'écologie

"Alors, cette pensée éco-sociale, c'est pas Ludovic Duhem qui l'a fabriquée à Valenciennes, tout seul. On n'a jamais la première idée, l'idée fondamentale. On est toujours, bien sûr, pris dans des lignes d'inspiration qui nous traversent, qu'on accueille et qu'on essaye à son tour, par appropriation, déplacement, reconfiguration, de lui donner un sens qui nous convient et qui nous permet de mieux éclairer la réalité et, peut-être, d'y intervenir avec plus de sensibilité, plus de ferveur et plus d'efficacité, pourquoi pas. Donc, ces lignes d'inspiration, on peut les chercher plusieurs siècles en arrière avec notamment …- les exemples que je vais vous donner, encore une fois, ne sont pas exhaustifs et il y en aurait bien d'autres à rajouter. Je m'excuse, c'est un peu trop masculin et blanc mais vous verrez aussi des choses éco-féministes et décoloniales qui m'inspirent de manière plus récente.

Quoi qu'il en soit, d'ailleurs, en voyant Henry Thoreau, que vous connaissez sans doute avec Walden ou la vie dans les bois - je vais pas détailler tout ça - mais on entend dans l'actualité en ce moment, le mot désobéissance civile à tort et à travers, mais vraiment. La désobéissance civile c'est quelque chose d'assez précis. On pourra en discuter, si vous voulez, pendant les questions. Ce n'est pas simplement “s’opposer à”, pas du tout. La désobéissance civile, c'est bien un acte politique majeur en connaissance d'un système oppresseur ou qui exclut un certain nombre de personnes par voie légale directe ou indirecte. On décide, par exemple de faire la grève des examens. On décide, par exemple, de ne pas être incorporé au service militaire. On décide, par exemple, de ne pas appliquer - même au niveau d'une institution locale - un grand schéma de développement territorial. Il y a des désobéissances civiles qui peuvent être locales, à plus grande échelle, qui peuvent être plus ou moins violentes, plus ou moins utopiques, mais qui, en réalité, sont multiples et ne correspondent pas simplement à une opposition de principe “non ceci, non cela”, bien évidemment. La désobéissance civile, en l'occurrence pour Thoreau, ça concernait l’esclavage. C'est quand même une autre mesure que certaines oppositions dont on peut parler en ce moment.

Deuxième ligne d'inspiration, quelqu'un qui revient, dont on a plus parlé pendant des décennies, à savoir Bernard Charbonneau qui fait partie de de l'école française de l'écologie radicale et dont on réédite un certain nombre d'ouvrages, et qui est particulièrement intéressant et éclairant, selon moi - même s’il a souvent écrit avec Jacques Ellul et que je suis à peu près en opposition complète avec tout ce qu'a dit Jacques Ellul - disons avec 80%, si vous voulez tout savoir. Mais il n'empêche qu’il est très intéressant. Je vous conseille en particulier le Jardin de Babylone.

Ensuite de là où véritablement c'est parti, pour moi, c'est la lecture de Murray Bookchin, qui est un grand penseur américain écologiste et militant. Il a écrit un nombre de livres assez considérable, parfois sous la forme de petits opuscules, et qui sont très faciles à lire - en tout cas si vous prenez un petit peu le temps d'un peu d’attention vous pourrez les comprendre assez aisément - et qui ont un impact immédiat. Parce que c'est tout à fait éclairant et d'une actualité véritable, malgré les décennies qui ont passé. À cet égard, pourquoi il m'a intéressé en particulier à titre plus personnel, par rapport à ma trajectoire philosophique, c'est que Murray Bookchin est l'un des rares grands penseurs de l’écologie à ne pas rejeter la technologie. Vous avez vu, j'ai sorti un ouvrage qui s'appelle Écologie et technologie et je défends une éco-technologie qui n'est certainement pas du greenwashing, au contraire, c'est pour moi ce qui doit s'opposer au greenwashing. Et il a écrit un texte formidable qui s'appelle « La Technologie émancipatrice », dans lequel il parle de l’industrie - et notamment la nécessité de l'industrie locale - déjà en anticipant les effets de la mondialisation, c'est-à-dire des délocalisations des industries et leur expansion à l'échelle mondiale, y compris dans une taille de plus en plus grande. Puisque l'échelle et la taille, c'est pas exactement la même chose.

Ensuite un grand penseur français qui, je l'espère, sera relu encore et encore, même si certains de ces textes, bien sûr, correspondent à une certaine époque. Il s'appelle André Gorz, il est philosophe, écologiste français. Il a beaucoup écrit sur l'économie, sur le travail et notamment ces trois livres: Écologie et politique, Capitalisme, socialisme, écologie et Ecologica. Si vous vous intéressez aux voitures, comme Ivan Illich, il a pas mal écrit sur la civilisation de la bagnole et tout ce que ça produisait, non seulement dans les villes, mais bien au-delà, comme symptôme de l'impasse du capitalisme tardif, comme on dit aujourd'hui.

Ivan Illich, justement, c'était en filigrane dans ton texte Hanika dans ton texte de présentation par rapport au devenir improductif d'un système de production quand il passe un certain seuil. Vous trouvez ça notamment dans un ouvrage qui était important pour le premier livre qu'on a publié, qui s'appelait Design éco-social et convivialité. C'est lié à La Convivialité, d’Illich. Et si vous vous intéressez à l'énergie aujourd’hui - puisque ça, ça a un sens pour nous - vous pourrez lire Énergie et équité, mais qui traite pas mal, justement, de la question de la voiture et du vélo. Donc c'est assez intéressant à lire, par rapport aux questions énergétiques liées au corps aussi. Une Société sans école, Le Genre vernaculaire, enfin bref. Ses écrits sont assez décisifs, à mon avis.

Félix Guattari. Il y a eu un grand symposium, ces derniers jours sur son, sa pensée. Un compagnon de route d'un philosophe que vous connaissez peut-être, qui s'appelle Gilles Deleuze, et, quant à lui, il était psychanalyste aussi et surtout clinicien à la clinique de La Borde. Il a un certain nombre de ces textes qui ont été rassemblés dans un recueil qui s'appelle Qu'est-ce que l’écosophie ?. Un bon bottin, on dirait, pour ceux qui peuvent savoir ce que c'est un annuaire téléphonique quand ça existait encore. Mais le livre qui a le plus marqué et plus inspiré, c'est Les Trois écologies ; sachant que l'écologie n'est pas uniquement environnementale - elle est aussi de deux autres ordres - et que dans cette perspective-là, en effet, moi je m'inscris certes dans une éco-technologie, mais qui est aussi une écologie générale."

Des Penseur.euses qui concilient et critiquent l'écologie et la technologie

"De manière moins connue à mon avis, mais tout aussi inspirante pour moi et pour les travaux qu'on a fait à Valenciennes, c'est Peter Berg, qui est un artiste écologiste et essayiste américain. Il a été à l'initiative d'un mouvement écologiste américain qui s'appelle le Bio-régionalisme. Il a ceci d'intéressant que lui aussi est un écologiste qui critique l'industrialisme d'une part, mais aussi l'écologisme d'autre part. Donc, il ne fait pas partie des écologistes radicaux qui veulent sanctuariser la nature et considérer que l'activité humaine est impossible à intégrer à la protection de la nature ou, en tout cas, n'est pas une voie de conciliation favorable qu'il faudrait défendre à tout prix. Au contraire,  Peter Berg est parti du principe qu’il y avait co-évolution entre les milieux humains et les milieux non-humains. Que nature et humanité allaient ensemble et qu'il fallait les penser ensemble et agir pour que cette évolution n'aille pas contre la vie en général, ni même contre la vie particulière de l'espèce humaine. Et cela devait intégrer donc nature et culture immédiatement, y compris les cultures dominées, en particulier aux États -Unis, à savoir les cultures autochtones. Ce que n'ont pas fait complètement - c'est le moins qu'on puisse dire - les pionniers de l'écologisme américains que son Thoreau et Muir, par exemple, qui sont à l'origine des grands parcs nationaux. Modèles qui ont permis de créer des parcs nationaux naturels un peu partout dans le monde ensuite.

Et donc l'idée fondamentale de Berg que j'ai retenu en tout cas, c'est que la modernité, notamment la modernité industrielle, c'est la coupure du lien au lieu et que ce qui est décisif pour nous aujourd'hui, c'est de rétablir le lien au lieu pour ré-habiter. Ça se fait par une approche notamment bio-régionale. L‘idée d'une bio-région étant qu’un territoire comme une bio-région, ce n'est pas une région déjà prédéfinie par l'administration, avec des frontières qui ont déjà été tracées. C’est en fait un bassin versant à l'intérieur duquel on a différentes échelles de réalité et où coexistent l'espèce humaine avec d'autres espèces vivantes animales, végétales ou de l'ordre des champignons. Bref, il s'est beaucoup intéressé aussi à la question de la ville, notamment à proposer un plan de développement de la “green city”, qui est devenue aujourd'hui, malheureusement, un label du marketing territorial et du marketing urbain. Et on a édité l'un de ses textes dans le dernier ouvrage que je vous ai montré. C'est le cas aussi dans Design des territoires.

Une influence importante aussi, ou une inspiration: celle de Bernard Stiegler - disparu il y a deux ans. Notamment dans ses derniers ouvrages, où la question écologique était plus présente qu'auparavant et même considérée comme décisive notamment à travers l'idée de néganthropologie. Je vous laisserai le découvrir, puisque je n'ai pas le temps de labourer plus devant vous maintenant, ou alors on en discutera, si vous voulez. Le concept le plus important que je conserverai, en tout cas pour ma part, sur la question de l'industrie ouverte, c'est l'idée de pharmacologie. C'est-à-dire l'étude - pour aller vite - du devenir remède du poison et du devenir poison du remède; et que, d'une certaine manière, on n'en sort jamais. Même si l'enjeu, c'est toujours de vouloir que le remède reste un remède et que le poison puisse devenir un remède à certaines conditions, qui peuvent être de tous ordres: anthropologiques, psychologiques, sociales, juridiques, politiques, etc.

Enfin, je crois que c'est l'avant-dernier Augustin Berque, qui est, quant à lui, un penseur français contemporain, géographe, orientaliste et philosophe qui a écrit un certain nombre d'ouvrages, et notamment autour de ce qu'il appelle la mésologie, c'est-à-dire l'étude des milieux. Et c'est l'un des penseurs aussi de l'écologie qui intègre non seulement la nature, non seulement la dimension symbolique de la vie humaine, mais aussi la technique, et qui la pense comme un processus, un ensemble de relations de manière très proche, de celle de Simondon, dont je veux vous parler après.

Enfin, Alberto Magnaghi, qui est un architecte, urbaniste et chercheur italien toujours vivant - comme Augustin Berque d’ailleurs - qui s'est fait connaître à travers une interprétation personnelle du bio-régionalisme qu'il a appelé La Biorégion urbaine, en insistant lui aussi sur la nécessité de La Conscience du lieu pour établir une nouvelle forme de vie humaine sur la Terre à travers la question du territoire de ce qu'il appelait, par exemple, la mondialisation par le bas, et non pas la mondialisation par le haut, qui est imposé partout sur Terre.

Éco-féminisme et décolonialisme

Et les deux dernières lignes d'inspiration que je voulais vous montrer pour ce que c'est qu'une pensée éco-sociale, comment on peut la construire - en tout cas, tel que moi, elle s'est construite au cours du temps dans les différents ouvrages que j'ai pu publier -. C'est notamment les pensées éco-féministes avec Françoise d'Eaubonne, Starhawk, Vandana Shiva, parmi bien d'autres. Et si vous ne connaissez pas l’éco-féminisme, je vous conseille très chaleureusement de lire l'ouvrage d'il y a quelques années maintenant, d'Émilie Hache, qui s'appelle Reclaim. Qui est un recueil d'un ensemble de textes éco-féministes historiques et qui vous permet de comprendre la pluralité des positionnements éco-féministes et qu'on n’est pas dans un courant unique avec une sorte de dogmatique qui serait systématiquement la même. Vous pouvez avoir des approches, outils qui rend la question des sorcières comme chez Starhawk ou des approches liées à l'économie et les enjeux agricoles, comme chez Vandana Shiva. C'est ce qui est très intéressant, c'est que c'est vraiment un mouvement international multiculturel. C'est pour moi des pensées extrêmement pointues, et particulièrement intéressantes sur la remise en question de tout l'héritage de la métaphysique occidentale, de la modernité, des dualisme, des essentialismes, et vraiment, c'est une pensée très stimulante je trouve.

À cet égard également la pensée dite post ou dé-coloniale comme chez Arturo Escobar, Viveiros de Castro ou Malcom Ferdinand. Vous les connaissez peut-être. Si vous ne les connaissez pas, je vous incite à les lire également. Notamment Arturo Escobar, parce que c'est l'un des rares à parler du design, en tout cas en un sens très large. Mais il n'empêche que ça peut raisonner à mon avis, et de manière assez passionnante, avec vos pratiques."

La pensée éco-sociale en design et la question des luttes

"Existe-t-il une pensée éco-sociale en design, qui viendrait du design, qui viendrait de la pratique, ou de certaines praticiennes et praticiens qui ont pu écrire ou tenter de théoriser leur pratique ? Alors je dois vous avouer que je n'ai pas fait cette histoire-là - je ne suis pas historien, d'abord, et je pense qu'elle reste à faire en grande partie - en tout cas, j'essaye d'y contribuer à mon humble mesure. On peut en trouver des éléments, en tout cas chez William Morris - dont il y a une belle exposition à Roubaix, si vous voulez traverser la France, vous pourrez peut-être la voir. Je ne sais pas si elle va se déplacer ailleurs qu’à Roubaix ou ce beau musée art-déco de la piscine -; chez Buckminster Füller - et à chaque fois c'est discutable, encore une fois -; et enfin chez Victor Papanek, où elle est peut-être la plus évidente. Notamment dans Design pour un monde réel et aussi The Green primitive. À chaque fois, je vous ai mis - disons - des illustrations de cas de ce que pourrait être certains éléments d'une pensée éco-sociale en design. Le plus probant - à mes yeux en tout cas - ça reste parmi ces trois-là, Victor Papanek.

En architecture, c'est un peu plus foisonnant. Alors je ne suis pas forcément de culture architecturale a priori, mais j'ai croisé plus d’éléments. C'est simplement de l'ignorance de ma part si c'est plus fourni en architecture qu’en design, en tout cas, je le suppose. Vous avez les époux Krolls (Lucien et Simone), qui sont très importants, très intéressants. C'est plus social que écologique mais parfois ça se rencontre. Patrick Bouchain: c’est l'idée de permanence architecturale, par exemple, qui est très intéressante. Le travail de Francis Kéré, qui est très connu puisqu'il a eu le prix Pritzker Price il y a peu de temps. On pourrait parler de Wang Shu, d'un certain point de vue aussi, ou un français qui est à la tête d'un mouvement qui s'appelle la frugalité heureuse et qui a sorti deux ouvrages très récemment: Mieux avec moins et Commune frugale, qui s'appelle Philippe Madec. Quelqu'un de très intéressant à mon avis et qui est proche de la mésologie d'Augustin Berque dont je vous ai parlé juste avant.

Une dernière ligne d'inspiration, c'est que la pensée éco-sociale c’est aussi une pensée éco-sociale en lutte et qu’il y a certaines luttes qui sont à la fois écologiques et sociales. On pense évidemment à Notre Dame des Landes, c’est bien de saluer une victoire, il n'y en a pas tous les jours. Et puis une autre à laquelle je suis plus attaché - territorialement, en tout cas -: celle qui a lieu à Lille, à la Friche Saint-Sauveur, qui est un quartier à venir de Lille et qui, pour l'instant, est une Zone À Défendre. Qui est, disons, aussi, un lieu d'expérimentation de nouvelles formes de l'habiter et puis qui rencontre évidemment les oppositions de la municipalité et parfois la présence de la police, des CRS et autres. C'est moins documenté, bien sûr, que Notre Dame des Landes, mais il y a quelques petits ouvrages qui sont à disposition.

Il y a deux mois, pour l'anecdote, j'ai donné une conférence sur invitation d'Extinction Rébellion. Il y avait l'une des personnes qui a participé aux ouvrages en question et qui était présente dans la salle. Et quand j'ai prononcé le mot “design”, et ce que pouvait faire le design dans de tels contextes, j’ai eu une opposition de principe et on m'a mis en face la question de l'artisanat et qu'on ne voulait pas de nouveau des experts. Et ces experts étaient finalement les symboles de la gentrification, de l'exploitation bourgeoise et esthétisante. Ça n'a pas été formulé de manière aussi immédiate avec les mots que je viens de donner mais la discussion était quasiment que centrée là-dessus. Donc, il a fallu expliquer qu'il existait une contre-tendance du design, certes discrète, certes mineure, certes non valorisée dans les magazines et ailleurs, et qui pouvait être tout à fait congruente, convergente, voire alliée, à ce type de lutte. Maintenant la question se pose toujours: de quoi le design se mêle-t-il, à quoi se mêle-t-il et comment s'y mêle-t-il?"

L'Industrie

"Alors, maintenant qu'on est un peu plus au clair - en tout cas je l’espère - sur ce que c'est que le design éco-social, d’où ça peut provenir, à quoi on peut s'accrocher historiquement par rapport à un certain nombre de gens qui ont été des penseurs et parfois des activistes…"

Imaginaires occidentaux modernes de l'industrie. L'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert

"Maintenant, de quoi parle-t-on quand on parle d’industrie ? Alors, en fait, il y a beaucoup de confusion à l'égard de ce que c’est que l'industrie et quand on pose la question que je pose aujourd'hui devant vous, à savoir: design éco-social et industrie, est-ce compatible ? si oui, est-ce compatible à travers une industrie ouverte ? Ça veut dire qu'on sait de quoi on parle quand on parle d’industrie. Vous me direz: “l’industrie, c'est facile, tout le monde sait ce que c’est”.

Dans l'imaginaire commun, on a des représentations de l’industrie - notamment à travers le cinéma - depuis longtemps déjà. On peut prendre Metropolis de Fritz Lang. On peut prendre La Grève d’Eisenstein. On peut prendre Les Temps modernes de Charlie Chaplin et on a là déjà une première version de ce que c'est que l'industrie dans nos imaginaires occidentaux modernes. On voit de quoi il retourne. La ligne d’en-dessous, ça complète, cette première série avec des films plus récents qui ne sont pas non plus extrêmement récents. On peut penser à Germinal de Berry, à Soleil vert donc plutôt dans la science-fiction de Fleischer. Vous le retrouverez. C'est un très bon film de science-fiction qui est repassé, je crois, récemment. Et puis Stalker de Tarkovski.

Alors, si on regarde rapidement - je ne vais pas vous les lire évidemment - les définitions des dictionnaires usuels, on se rend compte d'abord d'une chose, c'est que l’industrie - et c'est ce qui a perduré le plus longtemps dans l'histoire du mot - ça désigne avant tout l'habileté et la production d'artefacts par les êtres humains. D'ailleurs, ce sens-là du terme est encore conservé en anthropologie. Chez les archéologues, on parle par exemple, à l'égard des premiers hominidés, d'industrie lithique, c'est-à-dire de tout ce qu'on a produit avec des pierres et dont les êtres humains en question ou pré-humains pouvaient manipuler pour telle ou telle action (pour se nourrir, pour découper, comme armes, etc). Et de manière assez étonnante, c'est que ça désigne d'abord une activité manuelle. Donc, on est bien loin de l'idée d'industrie mécanisée dans des grands ensembles qui sont à une échelle hors de l'atteinte de la perception, de la connaissance et de l'action humaine. On est vraiment à une échelle beaucoup plus petite, et même à l'échelle de l'ordre, de l'individu et du corps.

Bien sûr, ensuite on nous renvoie à un terme plus moderne, celui qui vous avez toutes et tous identifiés, à savoir l'industrie. C'est des activités économiques qui exploitent des richesses, notamment les ressources naturelles disponibles pour les transformer en matière première, puis en produits semi-finis et finalement aux produits qui sont fabriqués pour être vendus et consommés. Là, on semble tous à peu près d'accord sur ce que ça veut dire “industrie”. Et puis si on compare les différentes définitions, ça se recoupe plus ou moins et, selon les dictionnaires, on peut ajouter la question du caractère mercantile de l’industrie. L'idée de consommation qui peut apparaître, et l'idée de concentration du lieu de production. Ça a été dit par Hanika tout à l’heure, à travers l'idée de centralité que tu as mobilisée. On se rend compte déjà que, selon les dictionnaires, selon les sources, le moment d'industrie est plus ou moins chargé d'éléments sur différentes dimensions, différentes échelles, et de quelque chose qui nous parle immédiatement ou qui nous renvoie à quelque chose de beaucoup plus ancien."

Exemple de L'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert

"Si on retourne à l'Encyclopédie de Diderot et d’Alembert - donc au moment de la révolution industrielle, première édition, l'Encyclopédie, c'est 1752, et quant à moi l'édition que j'ai consultée, c’est 1778, qui est un peu plus tardive. C'est l'une des dernières et qui est l'une des plus complètes -. Ça vaut la peine juste de lire ça. C'est légèrement décalé par rapport à nos enjeux, mais ça montre à quel point l'anticipation de ce qui va arriver au XIXe siècle, au XXe siècle et peut-être jusqu'à nous aujourd’hui - c'est encore vrai à mon avis - mais aussi le déni de ce qui va arriver est directement présent. Je vous le lis parce que ça vaut le coup.

Donc, article « industrie » dans l'Encyclopédie de Diderot et d’Alembert: « Ce mot signifie deux choses ; ou le simple travail des mains, ou les inventions de l'esprit en masse inutile relativement aux arts et aux métiers ; l'industrie renferme tantôt l'une, tantôt l'autre de ces deux choses, & souvent toutes les deux. Elle se porte à la culture des terres, aux manufactures et aux arts ; elle fertilise tout, et répand partout l'abondance et la vie ». Là-dessus, je travaille beaucoup, sur la vie d'un sourd. On croirait lire du Saint-Simon ou de l'Auguste Comte parfois, c'est assez étonnant « comme les nations destructrices font des mots qui durent plus qu’elles, les nations industrieuses font des biens qui ne finissent pas même avec elles. »

On a là ce qu'on va appeler plus tard l'idéologie du progrès, qui est déjà présente dans la syntaxe, dans la manière d'imaginer ou plutôt de décrire ce que c'est que l’industrie. « Comme la consommation des marchandises augmente par le bon marché du prix de la main-d'œuvre, l'industrie influe sur le prix de cette main-d’œuvre, toutes les fois qu'elle peut diminuer le travail, ou le nombre de mains employées. » Je vous l'ai mis en gras: « diminuer le travail, ou le nombre de mains employées ». Vous allez voir ce qui est dit après. « Tel est l'effet des moulins à eau, des moulins à vent, des métiers & tant d'autres machines, fruits d'une industrie précieuse. On en peut citer pour exemple les chaînes, inventées par M. de Vaucanson » qui est l'un des grands scientifiques et ingénieurs français du XVIIIe siècle, qui a fait le fameux robot le canard, qui était soi-disant capable de digérer et de déféquer, et qui est l'un des grands inventeurs, notamment dans le domaine des métiers à tisser, de l’automatisation. Souvent, les gens ne savent pas qui est Vaucanson, alors que c'est un personnage décisif dans l'histoire du monde et dans notre histoire, en particulier pour celle de l’industrie. « On en peut citer pour exemple les chaînes inventées par M. Vaucanson, celle à mouliner les soies connue en Angleterre depuis vingt ans, les moulins à scier les planches, par lesquels sous l'inspection d'un seul homme & le moyen d'un seul axe, on travaille dans une heure de vent favorable, jusqu'à quatre-vingts planches de trois toises de long ; les métiers de rubans, plusieurs navettes ont encore mille avantages (…). Qu'on ne vienne plus objecter contre l'utilité des inventions de l'industrie, que toute machine qui diminue la main-d'oeuvre de moitié, & à l’instant à la moitié des ouvriers du métier, les moyens de subsister ; que les ouvriers sans emploi deviendront plutôt des mendiants à charge à l’état, que d'apprendre un autre métier ; que la consommation a des bornes ; de sorte qu'en la supposant même augmenter du double, par la ressource que nous vantons tant, elle diminuera dès que l'étranger se sera procuré des machines pareilles aux nôtres ; enfin, qu’il ne restera au pays inventeur aucun avantage de ces inventions d’industrie. (…) Le caractère de pareilles objections est d'être dénué de bon sens & de lumières. »

Donc le fait que l'automatisation produisent du chômage, le fait que l'automatisation produise de la misère sociale est là, directement nié au début même de l’industrie. C'est ce qui - en tout cas, on dit au début de l’industrie - de ce qu'on va appeler la Révolution industrielle. « Nous ne voulons pas néanmoins désapprouver le soin qu'on aura dans un gouvernement de préparer avec quelque prudence l'usage des machines industrieuses, capable de faire subitement un trop grand tort dans les professions qui emploient des hommes ; cependant, cette prudence même n'est nécessaire que dans l'état de gêne, premier vice qu'il faut commencer par détruire. »

Bon, je ne commenterai pas plus avant, mais il y a quand même un rôle qui est donné au gouvernement de parer à des effets sociaux qui sont anticipés tout en étant niés. C'est un texte qui est extraordinaire, qui est assez court - l'article “industrie” dans l'Encyclopédie Diderot et d'Alembert est assez court - mais qui est passionnant par la révélation de ce qui va avoir lieu et de l'idéologie sous-jacente qui est déjà présente sitôt."

Définir l'industrie et ses origines

"Quels sont les critères de l'industrie que la plupart du temps on mobilise pour dire “ça, c'est de l’industrie” et qu'on sait de quoi on parle quand on parle d’industrie ? C'est assez simple. On pourrait en trouver d’autres mais la plupart sont là et c'est là-dessus qu'on se base. À savoir l'industrie, c'est de la production en série d'exemplaires identiques. Combien, on ne sait pas ; identiques à quel point, on ne sait pas. En tout cas, c'est ce qu'on dit être le propre de l’industrie. Deuxième critère, la division du travail ou la division sociale du travail, pour parler comme Durkheim. C'est à ce moment-là ce qu'on trouverait de manière particulièrement concrète dans le mode de production industriel. Une concentration de l'appareil de production ; on en a parlé à deux reprises, une standardisation. Une opposition entre producteurs et utilisateurs, et même moi j'ajouterais: producteurs-concepteurs et concepteurs-utilisateurs. On le voit aujourd'hui avec la mondialisation de l'industrie, où on conçoit dans un pays, on utilise dans un autre pays et on produit dans encore un autre. Alors parfois, les concepteurs, c'est le même pays que les utilisateurs. C'est souvent le cas en Occident, par exemple, on sait bien que la production est la plupart du temps délocalisée depuis maintenant une trentaine, voire une quarantaine d’années. On parle souvent de mécanisation. La propriété privée exclusive des moyens de production - là, on entend Marx. Et la recherche de la maximisation du profit. Tout ça nous semble être des critères définitoires et peut-être définitifs de ce que c'est que l'industrie, et tout le monde est à peu près d'accord là-dessus. Bon, en vérité, même si on les mobilise, il semblerait qu’il y ait un certain nombre de critères qui peuvent nous satisfaire pour définir l'industrie, si ce n’est par exemple qu’on ne doit pas cocher tous les critères, eh bien l’industrie ne date pas de la Révolution Industrielle et je vais essayer de vous le montrer rapidement."

Mythe de la Révolution industrielle

"Une chose est claire - à mon avis en tout cas - c'est que les critères sont variables selon les types d'industries et, surtout, selon les époques. Je vous passe la question des catégories, où on s'est beaucoup amusé à dire “il y a des industries primaires, secondaires, tertiaires”, ”il y a des industries lourdes, des industries légères”, “industrie par secteurs économiques, des industries par types de production”. On a appliqué le terme d'industrie depuis le XXe siècle, notamment par Adorno et Horkheimer, à ce qu'on a appelé l'industrie des biens culturels, où on parle aujourd'hui d'industrie ou d'économie créative. L'industrie créative, c'est l'industrie dans laquelle travaillent les designers. Ils font partie de l'industrie créative, les gens du cinéma. L'art contemporain est aussi une industrie extrêmement importante désormais. Quand on voit les sommes qui sont mobilisées et la mondialisation de ce que c'est que le marché de l'art contemporain, on est dans un phénomène tout à fait industriel.

Une chose est assez importante pour savoir de quoi on parle quand on parle d’industrie - outre les critères que je viens de vous montrer - c'est sortir du mythe de la Révolution Industrielle qui a été forgé au XIXe siècle et que la plupart des historiens maintenant remettre largement en question parce qu'elle n’est pas éclairante du tout. Puisqu’elle nous ferait croire que la Révolution Industrielle serait du même type que la Révolution Française entre passage de l'Ancien Régime à la République. On aurait ainsi un passage complet, total, définitif - et relativement violent à certains endroits en tout cas - d'un monde manufacturier de type artisanal à un monde de production industrielle de masse. Bon, je caricature légèrement, bien sûr, je force le trait. Mais comme disait déjà Braudel, Fernand Braudel - le grand historien - « Si massive, si envahissante, si novatrice soit-elle, l'industrie n'est pas, ne peut pas être à elle seule, la totalité de l'histoire du monde moderne ».

Non seulement je suis d'accord avec lui, mais suis d'accord aussi avec François Jarrige, qui est un historien contemporain spécialisé des techniques. Il dit la chose suivante: « Pour ses promoteurs, cette expression devrait offrir un antidote aux désordres politiques en substituant « le gouvernement des choses à celui des hommes ». En révolutionnant la production, il s'agissait de refermer la Révolution française et son cycle de violence au profit de l’industrie perçue comme une force pacificatrice. ». Donc elle était non seulement analogue à la Révolution française, mais en plus, elle permet de corriger ou d'apaiser tout ce qui était encore vivace et violent à la suite de la Révolution française. « Comme il y a deux siècles, loin d'être une catégorie analytique permettant de penser ce qui advient, la « Révolution Industrielle » est d'abord une fable qui s'inscrit dans des luttes ; elle sert à justifier les mutations en cours en les présentant comme inéluctables car inscrites dans le sens de l’histoire. »

C'est ce qui se passe avec ce qu'on appelle depuis maintenant presque une quarantaine d'années la révolution numérique. C'est exactement la même chose. On nous dit qu'on est passé d'un ancien monde à un nouveau monde et que ce monde est inéluctable, irréductible, imparable, et qu'on doit simplement s'y soumettre, l'accepter et suivre son développement parce que c’est le sens de l'histoire et que, même s'il y a des luttes internes, ça s'imposera malgré tout. Quand on cherche rapidement sur internet, par exemple, ce que c'est que les révolutions industrielles, ils vont nous en présenter, et on en aura soit trois, soit quatre, rarement davantage.

Ce découpage est très discutable en tant qu'il serait systématiquement raccroché à un inventeur, à une invention et à des effets à plus ou moins long terme et que, de manière rétrospective, on attribue en disant “à partir de là, tout a changé”. C'est pas si évident. C'est une manière de conter l'histoire de l'industrie, ou plus largement des techniques, qui est linéaire et très problématique et qui exclut d'autres formes, d'autres appropriations, d’autres luttes qui n'étaient pas immédiatement visibles et que le travail des historiennes et des historiens permet de révéler, par exemple de plus en plus ces dernières années."

Industrie dans l'Antiquité (organisation de la production et machines)

"Alors je vais pas rentrer dans le détail des chronologies, mais les historiennes et historiens actuel/les pensent une chose de manière assez consensuelle désormais : L'industrie ne peut pas être limitée à la Révolution Industrielle du XVIIIe siècle, qui s'est opérée en Angleterre et en France et ensuite s'est développée et en Belgique - la Belgique souvent avant la France d’ailleurs, selon certains historiens - et dans l'ensemble du monde. En fait, l'industrie existe au moins depuis l’Antiquité. Ensuite, comme toujours, il faut s'accorder sur ce qu'on appelle l'industrie et sur les critères minimaux qui nous permettent de dire “oui, ça, c'est de l’industrie”. En ce qui me concerne, je considère que effectivement, il y a industrie non seulement depuis l’Antiquité - même si je ne suis pas historien - mais il y a sans doute de l'industrie depuis bien avant.

Alors, si vous voulez, je pourrai vous passer le powerpoint avec les détails. Ça peut intéresser certaines et certains d'entre vous, pour y puiser des informations plus précises, puisque je ne vais pas les détailler.

On peut se rendre compte, par exemple, que le travail des archéologues nous révèle que la production en série, la recherche de la standardisation, la division du travail, la concentration du lieu de production, la diffusion massive des produits. Rien que sur ces cinq critères-là, vous la trouvez déjà dans la préhistoire (l’industrie). Si vous vous intéressez - par exemple - à la production de pointes de flèches en silex, par exemple dans la Savoie et la Haute-Savoie actuelle, vous voyez que ça se diffuse jusqu'à Hambourg en Allemagne, et que l’ambre qu'on trouve à Hambourg se retrouve dans les Alpes ; que vous avez des échanges à grande distance et des modes de production qui, pour certains critères qui relèvent de l'industrie, permettent de qualifier comme étant industrielle. Là encore, c'est discutable, mais si on s'accorde sur un certain nombre de critères minimaux, ça peut fonctionner.

On voit ici, donc, un atelier de taille de silex. On voit de manière plus proche, certes, des rebuts. On voit une grande quantité de rebuts. Ça veut dire aussi une grande quantité d'objets produits et qu’ils ne se limitent pas à la consommation ordinaire d'un clan pour la chasse ou la préparation de la nourriture dans le campement. On a quelque chose qui relève du surplus, on fait plus que ce dont on a besoin. C'est donc qu'il y a une valeur ajoutée au geste technique opéré sur la pierre, qui va permettre éventuellement des échanges, du commerce, un prestige d'un clan qui sait très bien le produire, etc.

Il y a aussi des mines d'extraction de silex, ou avec des puits qui font parfois jusqu'à huit mètres. Et si on se projette jusqu'au Néolithique (qu’on appelle aussi souvent la révolution néolithique : le passage du nomadisme à l'agriculture, le passage des chasseurs-cueilleurs à la civilisation, des barbares à la civilisation par exemple) - allez lire ce que c'est que l'histoire anarchiste vous allez reconsidérer le passage à l'utilisation comme étant le plus important de l'histoire du monde. Et là, dans un atelier néolithique c’est pareil, on a des productions en grandes quantités, en série standardisée. Les ouchebtis égyptiens, les amphores romaines n'en parlons pas, ça servait à tout, non seulement à stocker, mais aussi on les utilisait pour renforcer le sous-sol, pour construire. C’est considérable, c'est des millions d'amphores qui ont été produites, certes, sur plusieurs siècles, mais malgré tout, sans parler de la monnaie qui, d'ailleurs, circulait plus comme fausse monnaie que comme monnaie officielle, puisque des ateliers clandestins partout produisaient de la monnaie.

On pourrait traverser ainsi toute l’histoire occidentale moderne, pour se rendre compte qu'un certain nombre de critères qui définissent l'industrie se retrouvent dans toute l'histoire qu'on a pu appeler artisanale ou manufacturière, avant, soi-disant, l'arrivée de la machine. Mais les machines étaient présentes très tôt également. Si le critère, c'est la question mécanique, on est certes plus immédiatement dans la préhistoire mais dès l'Antiquité il y a des machines pour produire. Elles ne sont pas généralisées parce qu’il y a l’esclavage. Dans La Politique d'Aristote, il y a un passage qui est extraordinaire, où il anticipe la production industrielle automatisée et dit que c'est absurde de penser à ça parce qu'on a des esclaves. Tant qu'on a une main-d'oeuvre corvéable à merci pour les tâches les plus difficiles, on n'a pas besoin de soulager cette population par une substitution par la machine. Malgré tout, il existait quand même des machines dans la Grèce Antique et dans l'Égypte Antique aussi. Elles ne vont faire que se développer, notamment autour des chantiers des cathédrales que vous connaissez toutes et tous ici. La construction navale aussi sera assez extraordinaire du point de vue de l'organisation industrielle, là c’est très étudié, notamment à Venise. On a des modes d'organisation du travail, des modes de production, des systèmes économiques qui sont, pour le coup, vraiment industriels - avec des machines, avec tout ce que vous voulez.

Et là, on arrive à ce qu'on va appeler encore malheureusement, d'un certain point de vue, la proto-industrie au XVIIe siècle, avec les grandes manufactures royales. Puis ce qu'on appelle, nous, “industrie”, ça : c’est ces grands espaces construits, d’installations humaines de production, mais aussi d’habitat, qui se sont développés essentiellement autour de l'extraction du charbon, de la production d'acier et du textile en Europe, en particulier ; et avec les fameuses machines et leur automatisation. Notamment le métier à tisser Vaucanson que je vous ai remis en haut, ou bien les machines comme la Getty qui a eu un effet considérable sur la quantité de production, la fameuse Ford T avec l'invention du convoyage et de la production en continu… Et puis l'état de l'industrie actuelle où on voit ici la dernière révolution industrielle, celle de la robotisation intégrale, du rêve des usines sans personnel humain. Et l'industrie de pointe, que ça soit dans les biotechnologies ou l’espace… Combien de temps il me reste, avec les quarante minutes d’échange ? Ok. Je vais prendre encore quinze minutes, et puis on pourra échanger. Ça va, vous tenez encore ? Bon, c'est cool, en tout cas. Tout le monde est à peu près encore là."

Industrie ouverte

Définir l'industrie ouverte à partir de la pensée de G. Simondon

"Alors venons-en à l'industrie ouverte. Qu'est-ce que c'est qu'une industrie ouverte? Eh bien, c'est pas une idée que j'ai eue - encore une fois, je n'ai pas beaucoup d'idées, de toute façon. C'est une idée que j'ai piquée et que j'essaye d’interroger à un philosophe qui s'appelle Gilbert Simondon, qui est un philosophe français, qui est né en 1924 et qui est mort en 1989. Et qui a eu la particularité d'être un philosophe, mais qui a beaucoup travaillé aussi en psychologie et qui a inventé un certain nombre de petites choses, pour certaines qui n'ont pas abouti, mais qui, en tout cas, est l'un des très rares philosophes - voire l'un des seuls philosophes - à être un penseur technicien. C'est-à-dire un penseur qui pratique les techniques et qui ne fait pas que les penser comme phénomène humain très général qu'on regarderait de l'extérieur. Et d'ailleurs, il parlait davantage DES techniqueS que de la technique comme concept universel généralisable sans difficulté dans toute l'histoire humaine. Au contraire, il interrogeait en permanence l'évolution technique et les objets techniques en particulier. Pour résumer très rapidement, quelques éléments de sa pensée - puisque rentrer dans le détail, ça demanderait si ce n’est une conférence, sinon des cours -. Il y a trois éléments qui me paraissent intéressants et importants pour comprendre ce que ça veut dire qu'une industrie ouverte avec Simondon."

Pensée de l'individuation

"La première, c'est que c'est d'abord un penseur de l'individuation. Alors individuation, c'est un concept qu'il mobilise pour dire processus ou genèse. Et il écrit son ouvrage principal qui s'appelle L'Individuation à la lumière des notions de forme et d’information pour réactualiser finalement un vieux mot, qui était un mot qu'on trouvait beaucoup dans la philosophie médiévale. Il n'empêche qu’il décide de penser l'ensemble de la réalité à travers ce concept d’individuation, comme processus qui obéit à des phases, à des niveaux et à des conditions.

À l'intérieur de cette pensée de la réalité comme pensée de l'individuation, ce qui est très intéressant, c'est qu'il n'y a pas uniquement le processus. C'est qu'il y a aussi la relation, et il considère que la relation est première - ce n'est pas l'individu qui est premier, c'est la relation - et que la relation a valeur d’être. C'est-à-dire qu'il n'existe rien dans la réalité qui ne soit pas en relation, ou plutôt qui ne soit pas l'activité d'une relation ; et qu'en vérité un individu, c'est un processus qui se déploie comme activité d'une relation. Et ça c'est une pensée pour moi fondamentalement écologique. En tant que l'individu ne peut apparaître qu'à travers un milieu, qu'il est toujours en lien avec ce milieu, qu'il est même l'activité de la relation avec ce milieu, et que, selon les échelles de leur réalité, cette activité peut être rapide ou extrêmement longue, concerner juste un individu ou un groupe, voire un ensemble beaucoup plus grand quand on arrive au niveau le plus complexe, qui est celui - par exemple - de la culture humaine. Et ça, c'est assez incroyable, et il décide de réhabiliter la philosophie de la nature pour ça.

Mais il y a d'autres aspects de sa pensée qui sont très utiles pour l'idée d'une industrie ouverte. C'est qu’il décide de réhabiliter la technique - je vais en parler juste après - et de réhabiliter l'image. Je ne parlerai pas du tout de l'image d'aujourd'hui, c'est pas l'enjeu actuel. Mais ce qu'il faut retenir, c'est que cette pensée du processus, de la relation et du milieu fonctionne aussi avec des rapports d’échelle. Tout est histoire d'ordre de grandeur et de médiatisation, de compatibilisation, de mise en communication d'ordre de grandeur plus petit que l'individu et plus grand que l’individu. Comme une plante qui est un individu en relation avec un milieu qui médiatise un ordre de grandeur plus grand qu’elle - qui est le cosmos, dont elle reçoit la lumière et la pluie - et qui est plus petit qu'elle - c’est-à-dire les sels minéraux du sol à travers ses racines, par exemple. Ça, on peut le déployer sur toutes les échelles de réalité. Donc, l'idée d'ordre de grandeur et de médiatisation des chefs de la réalité est profondément dans la pensée la plus philosophique, fondamentale de Simondon.

Mais elle suppose une critique du substantialisme, de l'essentialisme, c'est-à-dire l'idée qu’il y aurait une propriété définitive de quelque chose, qu'on pourrait définir - par exemple - ce qu'est l'être humain une fois pour toutes, en donner son essence et en déduire un certain nombre de choses, par exemple pour l'exclure du reste du monde vivant et même des animaux.

Au passage, Simondon accordait la valeur de “sujet” aux êtres vivants et considérait que les animaux pouvaient aussi avoir une culture et penser. Alors, on n’est pas aujourd'hui sur cette question-là, mais c'est pour vous dire que la rencontre avec les enjeux écologiques est tout à fait évidente. Il refusait l'anthropocentrisme et aussi l'utilitarisme.

La Technique

Pour ce qui est de la technique, ce qu'il est impératif de comprendre, c'est qu'il applique cette pensée du processus de la relation et du milieu à la technique. La technique, il ne le pense pas comme un ensemble de marchandises, comme un ensemble d'objets utilitaires, comme un ensemble d'éléments matériels. Il la pense comme des processus d'individuation à l'intérieur d'un système et qui évoluent avec des inventions. Il appelle ça la concrétisation. Je vous donne juste les éléments en passant. Bien sûr que ça, ça va vous paraître un peu mystérieux. Je comprends. Je n'ai pas le temps d'aller plus en profondeur là-dessus.

Ce qu'il faut retenir, c'est qu'il cherche à penser la technique en dehors de ce avec quoi on la pense tout le temps. C’est-à-dire : la technique, c'est ce qui est utile ; la technique, c'est un moyen pour réaliser des fins humaines ; la technique, c'est ce qui est matériel et la technique, c'est ce qui relève de l'échange économique sous la forme de marchandises. Ça veut pas dire que ça n'est jamais, ça n'est rien de tout ça. Ça veut dire, que pour vraiment comprendre ce qu'est la technique, faut pas se laisser aller à la réduire à chacun de ces éléments, ni même à leur composition ; mais la penser autrement, en elle-même et pour elle-même.

Sa grande idée, c'est que l'aliénation fondamentale de l'époque contemporaine, c'est celle de la méconnaissance des objets techniques et en particulier des machines. Si on veut rétablir une unité de la culture et supprimer l'aliénation qui domine à notre époque industrielle, il faut en fait penser la technique autrement, chercher à la connaître et donc avoir un autre rapport avec elle, qui devient une exigence d'ordre social et politique, qui transforme complètement, par exemple, notre rapport à l’industrie."

L'Industrie ouverte, ouverture des objets techniques

"Et je vais pouvoir en venir à l'industrie ouverte. C'est ce qu'il appelle un nouvel encyclopédisme à l'époque des ensembles industriels et des réseaux informationnels. L'enjeu est donc de connaître la technique et en particulier les machines parmi lesquelles nous vivons désormais, et de plus en plus avec la numérisation intégrale du monde. Ce que Stiegler a pu appeler par exemple l’hyper-modernité et surtout, l'époque hyper-industrielle. Alors, qu'est-ce que c'est que cette idée d'industrie ouverte ? Qu'est-ce qu'on entend par “ouverture”? Je vais vous donner deux ou trois citations qui permettent de comprendre d'où vient cette idée-là.

Précédemment, un philosophe français qui s'appelait Bergson avait parlé de la société ouverte et de la société fermée. Simondon s'en inspire en partie, mais aussi le critique et il l'applique à l'objet technique en disant qu'il y a des objets techniques ouverts et des objets techniques fermés. Il y a des situations dans lesquelles l'ouverture existe, des situations dans lesquelles l'ouverture n'existe pas. Ça vaut pour l'artisanat comme pour l’industrie - le plus étonnant étant que ça existe aussi pour l'industrie. Et c'est là, pour finir cette présentation, que je vais vous dérouler, entre guillemets, quelques exemples qui me paraissent intéressants pour illustrer ce que pourrait être une industrie ouverte."

Objet technique ouvert ou fermé

"Alors l'objet technique fermé, c’est celui qui est « tout entier constitué au moment où il est prêt à être vendu ; à partir de ce moment de la plus haute perfection possible, l'objet ne peut que s'user, se dégrader, perdre ses qualités, jusqu'au démontage final et au retour à l'état de pièces détachées. »

L'objet technique fermé, c'est donc celui qui est tout simplement dédié à être consommé, qui est fait pour être vendu. Donc on n’a aucun accès aux conditions de sa production et aux étapes de sa production. Cette fermeture, qui peut même être renforcée par des barrières qu'on trouve dans le fonctionnement de l'objet technique, dans sa structure et dans son aspect - par exemple avec des carénages, avec des soudures, avec des cachets de garantie, avec des visses que vous ne pouvez pas dévisser avec des outils ordinaires. C’est le cas des voitures récentes où même sans ordinateur, vous ne pouvez pas indiquer que vous avez réparé le moteur. Il vous faut absolument dire à l'ordinateur de la voiture, par un ordinateur extérieur, que vous avez changé telle pièce et que maintenant ça fonctionne. Sinon c’est impossible. Les gens qui connaissent un peu les voitures savent très bien de quoi je parle.

Qui plus est, « La fermeture de l'objet peut, en certains cas, être présentée comme symbole de perfection et devenir un moyen publicitaire de prestige, donnant à un type de fabrication un halo de fausse magie. » C'est là tout le rôle du design industriel, à travers, par exemple, l'iphone, qui est la machine fermée par excellence sur tous les plans.

C'est quoi l'ouverture d'un objet technique ? Par conséquent, c'est une ouverture à la connaissance de l'objet, c'est-à-dire on peut connaître comment il a été fabriqué, comment il fonctionne. Deuxièmement, c'est une ouverture à l'entretien, c'est-à-dire que on peut graisser les engrenages, on peut rectifier un jeu à l'intérieur du fonctionnement, on peut nettoyer les parties qui s’encrassent… Ça exige la réparation, c'est-à-dire qu'on puisse avoir accès aux éléments internes pour substituer les pièces détachées qui seraient usées normalement - sans parler de l'obsolescence programmée. Et enfin - et c'est encore plus important pour Simondon - on peut l’améliorer. Et pourquoi pas, le remettre en invention. Parce que toutes les ouvertures suscitent une connaissance profonde et une utilisation adaptée qui permet d'améliorer et - pourquoi pas - d'inventer à son tour. Quand vous avez un objet fermé, vous le fermez aussi à l’invention.

Ça veut dire qu’une lutte peut tout à fait s'organiser à partir de ce principe, qui est d'ordre socio-politique. Donner accès, c'est un enjeu d’éducation. C'est-à-dire l'ouvrir à toutes les personnes qui n'ont pas accès normalement à cette connaissance, qui n'ont pas accès à l'enseignement supérieur, par exemple, qui n'ont pas accès à la pratique de ces objets. C'est le « Collège des pieds nus » qui a été proposé en Inde, dont j'ai parlé dans un article, réservé aux femmes pauvres. C'est-à-dire les éduquer à la technologie pour qu'elles s'émancipent de leur condition dans les villages une fois qu'elles y retournent. Et c'est gratuit. C'est aussi une lutte contre l'aliénation de la vénalité, c'est-à-dire de se dire “ok, je ne céderai pas à la mode du prochain iphone qui sortira et je vais trouver une autre manière d'avoir un rapport à cet objet” si je veux un smartphone, évidemment. Enfin, c'est la lutte contre l'obsolescence et contre la crypto-technique, dont je vais donner un exemple immédiat.

C'est évident que l'ouverture est une lutte contre l'obsolescence, parce que si vous ne pouvez pas entretenir, si vous pouvez pas réparer, l'objet est rapidement obsolescent, et en plus, si vous ne le connaissez pas, vous acceptez en toute naïveté le fait qu’il ne soit pas réparable, qu’il ne soit pas entretenable et qu’on vous dise chez Darty ou la Fnac “M. faut changer votre ordi, il fonctionne plus, c'est tout”. J'avance pour terminer et arriver à la discussion.

Ce concept de crypto-technique est très intéressant parce qu'il concerne directement le design. Simondon l’invente pour dire, pour désigner l'ensemble des pratiques qui consiste à dissimuler la technicité d'un objet, de ne pas montrer qu'il existe en tant qu’objet technique, qu’il ne dévoile pas son intériorité, son évolution et donc à qui on interdit l’accès - notamment par un travail esthétique superficiel qui peut parfois même contrevenir au fonctionnement. Et là on a des exemples d'une horloge, d'un grille-pain, d'une Cadillac, d’un bâtiment d’architecture… On a le fameux taille-crayon de Raymond Loewy, qui doit être profilé pour pénétrer dans l'atmosphère venteuse - évidemment, c'est essentiel, mais c'est surtout pour connoté la technicité par le rapport aux matériaux et par le renvoi au monde de l'aviation comme étant de la haute technologie. C’est à ça que ça sert de faire un taille-crayon comme ça, et donc il se vend parce qu'il est moderne. Et, bien sûr, l'iphone en bas dont j'ai parlé tout à l’heure.

Ce qui est en revanche l'opposé de la crypto-technique, c'est la phanérotechnique ou la technophanie, c'est-à-dire le fait de montrer - donc esthétiquement aussi, mais fonctionnellement accessible - comment c'est fait dedans. Et c'est un vieux truc. La plus haute technologie, très longtemps, ça a été l'horlogerie. On montrait que c'était de haute technologie en montrant les engrenages, aussi pour y avoir accès et pouvoir la réparer, l’entretenir, etc. Et on voit un certain nombre d'objets qui correspondent trait pour trait à ceux que j'ai montré juste avant avec un grille-pain qui est plutôt technophanique, une voiture qui est plutôt technophanique, un taille-crayon plutôt technophanique où on peut changer les lames une fois qu'elles sont usées avec un simple tournevis du commerce, le Centre Georges Pompidou, et puis le fairphone - qui est quand même bien mieux que l’iphone du point de vue de ce que c'est que la technophanie, l’exigence d’ouverture."

Entre industrie et artisanat, ouverture des modes de production

"Pour terminer, l’industrie ouverte c'est quoi ? Alors c'est pas immédiatement l'opposition à l’artisanat qui serait, par définition, quelque chose de fermé, contrairement à ce qu'on pourrait croire, l'artisanat est bien sûr ouvert. Il est ouvert d'abord parce que la plupart des objets artisanaux sont faits à la main par un individu et dans les conditions de production, il y a ajustement des pièces et on peut même le retailler. Dans l’usage, on peut le réparer, comme lorsqu'on va faire ressemeler ses chaussures chez le cordonnier si on a acheté des chaussures avec une certaine valeur ou auquel on tient particulièrement.

L'objet artisanal est aussi adaptable, réparable. Mais il a une fermeture aussi, l'objet artisanal. C'est celui de la non-standardisation, qui rend très peu transposables les pièces détachées d'un objet artisanal d'un endroit à un autre, d'un contexte à un autre,. Il faudra presque refaire l'objet ou trouver l'artisan qui ait exactement le même savoir-faire. Ce n'est pas toujours évident, par ailleurs. Dans l’enseignement, la transmission des savoir-faire, l’artisanat - en tout cas, traditionnellement - relève de l'ordre de la recette, de la transmission d'un savoir ésotérique qui va du maître à l'apprenti, mais n'est pas diffusé au-delà. Ça peut exister davantage dans l’industrie.

La fermeture de l'objet industriel paraît évidente. Elle paraît être la plus sévère, la plus complète et la plus définitive, quand on voit un iphone, par exemple. Mais on pourrait multiplier - comme je vous l'ai montré auparavant - les objets. La fermeture vient du fait qu'il y a cette aliénation à la vente et cette nécessité de fermer l'objet, notamment avec un geste de design, pour lui assurer un succès dans le marché et pour créer, une dépendance à l'égard de la marque et à l'égard de l'entreprise qui l'a produite sans pouvoir y intervenir.

Mais il existe aussi une ouverture, au moins potentielle, c'est celle qu'on trouve à Simondon. Qui est celle justement des pièces détachées et de la standardisation. Paradoxalement, la standardisation est une forme d'ouverture parce qu'elle permet une transposition universelle, à partir d'une structure - toujours la même - de pièces détachables/détachées, qu'on peut venir remplacer. L'idéal serait que, par exemple, toutes les automobiles soient constituées avec des plateformes uniques et qu'on puisse remplacer les pièces d'une Toyota avec une Mitsubishi, avec une Renault, etc. Alors, bien sûr, on n'est pas du tout dans cette situation. On est à l’opposé. Parfois on a une même plateforme pour Peugeot, Renault, etc.

L'autre enjeu de l'industrie ouverte, c’est : est-ce qu'on peut avoir un mode de production qui soit lui-même ouvert et qui ne soit pas celui qui existe chez Renault. Maintenant je termine définitivement - « enfin ! » certaines et certains pourraient penser - par les exemples de modes de production - c'est ce que j'ai apporté en plus de l'article que j'avais écrit où je ne parle pas du tout de ça, je l'apporte aujourd'hui - de ce qui pourrait être une industrie ouverte, par une sorte de réticulation, de mise en réseau, de complémentarité de ces différents modes de production.

Exemples et leurs limites

Alors, dans le mode alimentaire, il y aurait la permaculture, les jardins familiaux, les fermes urbaines et l’auto-production vivrière. Je le mets en point d'interrogation parce qu'il y a des problèmes de passage à l’échelle. Il y a aussi la question des outils de production avec, par exemple, l'Atelier Paysan que vous voyez là en photo, en bas. Les fermes urbaines, ça se discute aussi, question de l'autonomie alimentaire des villes, peut paraître chimérique ou en tout cas très difficile.

Est-ce que ça serait par l'industrie du préfabriqué ? Qu’on a très bien connu au moment de l'après seconde guerre mondiale dans ce qu'on appelle des économies de la nécessité ou de la reconstruction, avec beaucoup d'éléments modulaires très intéressants, et qui existent encore aujourd'hui sous la forme de reconversion des containers que vous avez sans doute, qui est devenue très banal. Ou, pourquoi pas, ou en complément, une industrie du kit ? Qui est une vieille idée. Par exemple, vous avez la chaise d'Enzo Mari, que vous connaissez sans doute. Mais il y a un précédent de René Gabriel, un français - qui est très peu reconnu dans l'histoire du design, malheureusement - qu'on a découvert en faisant une frise du design social avec mes étudiants ; qui a réalisé par la commande publique - vous aviez la commande publique de la reconstruction des habitats, vous avez aussi la commande publique du mobilier des habitats. Et René Gabriel a pensé un kit de mobilier pour les gens après la seconde guerre mondiale, qui étaient dépourvus de mobilier.

Et on voit en bas que ça continue avec le principe du mécano, par exemple, du module, de la grille qu'on trouve pour les outils, ou encore du carton, qui a eu pas mal de succès ces derniers temps. Le kit existe dans bien d'autres domaines : dans l’électronique - vous avez mon ami Cédric Carles avec sa RegenBox pour recharger les piles alcalines qui sont rechargeables. Les piles alcalines non-rechargeables sont rechargeables. Vous avez un ordinateur en kit, qui est plutôt un outil pédagogique pour enfants, mais qui existe, ou la fameuse Increvable, la machine à laver, que des anciens de l’ENSCI avaient produite ; mais aussi de production d'énergie comme des éoliennes, ou encore l'impression avec la Reprap, qui a été à l’origine de tout le mouvement des impressions 3D. On peut faire aussi beaucoup plus grand, à savoir des avions, des camions, des voitures, des bateaux, des vélos, tout ça en kit. Alors en haut à droite, c’est amusant, c'est un projet entre Renault et Ikea pour la voiture en kit. Tout ça est tout à fait discutable. Les kits alimentaires pour les urbains, en terme de poulailler, de bière, de pâtisserie. Vous connaissez toutes et tous ça. Les cosmétiques aussi qu'on peut faire à la maison.

Le DIY qui recoupe - mais n'est pas exactement la même chose que - le kit, ça va jusqu'aux maisons Castors qu'on fait soi-même, que vous connaissez peut-être, qui existent toujours ; la question de l'industrie de l'impression 3D, qui est maintenant à l'échelle industrielle. Des industriels mettent en série des imprimantes 3D, de la stéréolithographie, de la découpe laser, etc. Le modèle de Wikipedia, tout à fait connu pour l'industrie et le partage du savoir, avec aussi toutes les limites que ça représente. C'est très problématique, notamment quand on voit le top dix des influenceurs santé en France. Est-ce que c'est la transmission de savoir pour devenir autonome dans le bien-être et la santé corporelle, ou est-ce que c'est tout à fait autre chose? La question du modèle du logiciel libre, qui a été beaucoup mobilisée par Bernard Stiegler pour l'économie de la contribution. On le voit même dans l'audiovisuel avec les films de fans, et vous avez peut-être vu ce film Be kind rewind de Michel Gondry, si vous l’avez pas vu je vous le conseille. C'est des gens qui refont des films alors qu'ils sont fans de films. Et, bien sûr, les nouveaux médias qui apparaissent sous YouTube, ce qu'on appelle les autres médias, avec Igor Galligo notamment, à savoir comme Le Média sur internet, sur YouTube. Et on a bien sûr beaucoup de choses qui sont faites également dans le domaine de l'architecture pour ce qui est de la réutilisation, le recyclage, le réemploi… qui, là aussi, sont discutables."

Conclusion

Limites de l'industrie ouverte

"Les principales limites, elles sont là. Elles doivent être identifiées à la fois en interne et en externe, et c'est tout le problème de “pourrait-on arriver à ce que l'industrie ouverte devienne l'industrie principale, si ce n'est exclusive, du mode de production mondial de nos existences contemporaines ?” Bon. Je n'ai pas la réponse. En tout cas, voici un certain nombre de limites que j'ai pu identifier et elles existent. Elles nous permettent de poser la question toute simple : est-ce que quand on passe à l'industrie ouverte à partir des exemples que je vous ai donné, qu'est-ce qu'on fait du secteur militaire, qu'est-ce qu'on fait du secteur de la recherche de pointe, qu'est-ce qu'on fait du secteur de l'énergie et qu'est-ce qu'on fait du secteur de la santé? Puisque ce sont des secteurs où sans l'industrie au sens classique du terme, ils n'existeraient pas ou quasiment plus. Je passe ça et je vous dis que même si l'industrie ouverte pourrait être constituée sur les exemples que je vous ai donnés, la lutte sera toujours nécessaire. Le rêve aussi. Et je vous remercie."

Entretien entre Ludovic Duhem , Hanika Pérez , Intervenant.e 1 , Intervenant.e 2 , Intervenant.e 3 , Intervenant.e 4 , Intervenant.e 5 et Intervenant.e 6
HP

"Bon, on va être assez bref, parce qu'on a un petit peu utilisé notre temps. Je peux passer le micro dans l'assemblée si vous avez des questions."

LD

"La première est toujours la plus difficile."

I.1

"J’ai une question, Mao Tsé-Toung avez pensé à cette question locale de rapprocher et l'industrie et le design dans les villages? Et on a vu le résultat.”

LD

"C’est pas gentil. Non, bien évidemment, il s'agit pas de recourir aux monstres historiques que tu viens de pointer. Si tant est qu’une leçon de l'histoire puisse être tirée à chaque génération, il est certain qu'il ne faut pas l'oublier. Ça sera peut-être une longue marche, n’est-ce pas? mais elle ne sera peut-être pas celle-là.

En tout cas, je préférais me référer à un justement ce penseur de l’éco-socialisme, qui est Murray Bookchin, qui avait lui-même pensé différemment de Mao Tsé-Toung à des industries locales. Pas forcément avec l’idéologie - ou en tout cas le fantasme d'un retour complet à l'artisanat qu'on pouvait trouver en partie chez des Ruskin ou des William Morris, justement à cette période-là, ou encore chez Mao.

Mais la question de la planification pourrait se poser peut se poser : est-ce que toutes ces démarches-là devraient être planifiées ? Est-ce qu'elles ne doivent pas l'être du tout et rester anarchiques, voire anarchistes, ultra-locales et éphémères? ou est-ce qu'en posant cette question de l'industrie ouverte, je me la pose à moi-même ? Comment on fait pour répondre sérieusement aux enjeux écologiques et sociaux ? Est-ce que ces voix-là ne seront que des épiphénomènes, toujours à une échelle très limitée sur le plan local, mais jamais fait sur l'ensemble de la planète par rapport aux enjeux anthropocéniques qui sont les nôtres ? Est-ce qu'il faut composer avec l'industrie historique de type moderne, thermodynamique, et maintenant cybernético-numérique biologique, etc ? Enfin numérique intégrale. Est-ce que la place de l’amatorat, la place de l'industrie à petite échelle a du sens dans tout cela ?

Encore une fois, je pose des questions parce que, à mon avis, c'est la complémentarité qui va… Voilà, c'est la complémentarité, c'est-à-dire que de manière provocatrice. Je veux dire, il y a des endroits où on devra ré-industrialiser et industrialiser intensivement et de manière dure, des endroits où il faudra des-industrialiser, désinstaller. Et ça demandera du temps.

Par exemple, l'industrie nucléaire, il faut une industrie de la désindustrialisation si on veut arrêter le nucléaire. Mais la question qui se pose juste derrière, comment produire de l’énergie? Actuel. Est-ce qu'on modifie ses besoins ou pas? est-ce qu'une industrie ouverte est compatible avec l'industrie existante et aussi est-ce qu'elle exige une forme de décroissance ou pas ? Décroissance de nos besoins, décroissance de nos consommations, décroissance de nos exploitations des ressources. Ce sont des vraies, justes questions qui sont pas faciles et pour moi, il y aura un mix entre industrie fermée moderne classique, industrie ouverte, artisanat, et à des endroits démantèlement, à des endroits du non-agir, non-construire, non produire. Mais de quels endroits on parle ? comment c'est négocié ? Comment on joue avec les institutions, avec les designers, avec les habitants et habitantes. Ça va pas de soi et je n'ai pas de formule définitive à donner et encore moins un plan quinquennal maoïste autoritaire qui nous plongerait dans un éco-socialo-fascisme ou quelque chose de ce genre. Ça, c'est hors de question, évidemment. Une autre question piège ?”

I.2

“Cette histoire de deux vecteurs, que l'on pourrait appeler tailles, que l'on pourrait appeler échelle, est aujourd'hui quand même un axe de réflexion que bien des gens commencent à venir remplir. Et on sent que ça peut constituer un espèce de… c’est pas un socle mais c'est une dynamique parlante et efficace aujourd’hui."

LD

"En tout cas, c'est certain, vouloir penser et agir dans le monde contemporain en mettant de côté la question de l'échelle est non seulement stupide, mais dangereux. Puisque la réalité du numérique intégral, de type industriel ou techno-industriel actuelle, c'est bien de travailler à toutes les échelles, de maîtriser du nano au cosmique. Et si on n'a pas une réponse en face, qui est capable de penser les échelles, critiquer la manière dont les échelle sont mobilisés par ce type de démarche et à avoir des propositions concrètes pour penser et produire autrement, il est certain que c'est peine perdu. Et si on veut que la vie puisse continuer et qu'elle puisse être un maximum, émancipatrice en partie à travers certaines luttes, ça nécessite de prendre en compte et de l'intégrer de manière systématique, la question de l’échelle. On est à une échelle médiane, mais on est la médiation entre une échelle supérieure et inférieure, au moins ces deux niveaux-là. Il y a des niveaux intermédiaires, mais au moins ces deux-là. Ce qui fait que l'on n'existerait pas sans le rapport au cosmique, comme on n'existerait pas sans le rapport au micro-physique, voire au nano-physique."

I.3

"Moi, j'ai une question à prendre à partir des questions d'échelle qu'il y a, par exemple, avec les logiciels que l'on utilise. Connaître la technique, c'est connaître le logiciel qu'on travaille et y entrer. - je le dis plutôt pour les étudiants et étudiantes - c'est l'idée que ne pas se satisfaire de consommer un logiciel, mais plutôt de l'adopter au sens très fort du terme. Et le numérique, c'est à la fois une multiplicité de couches de langage, mais en même temps, ça n'oublie pas notre langage de l'appropriation de cet outil. Et moi, je trouve - puisque je suis d'une époque analogique qui déverse dans le numérique - qu’on fait encore de l’analogique pensant faire du numérique. C’est-à-dire que les outils numériques qui sont utilisés aujourd'hui sont manifestement non pensés par celui qui les utilise."

LD

"En grande partie parce qu'ils sont fermés. Quand on est dans un rapport au logiciel libre, il y a déjà une autre forme d'ouverture, mais aussi des formes de fermeture. Il faut pas l'idéaliser, parce que le logiciel libre a aussi une logique - disons - en partie élitiste, où il y a des des apports qui sont pertinents - ou non pertinents - et qui peuvent être socialement discriminants aussi. Ce qui fait que c'est un modèle qui fonctionne dans une certaine sphère, un certain nombre de sociologues ont mis ça en évidence. Donc, il faut pas non plus tomber… c‘est pour ça que les propositions que j'ai mises en évidence, quand on parle du kit, par exemple, on peut être en effet dans le kit de René Gabriel après la seconde guerre mondiale. Dans une forme vraiment ouverte - open source, on dirait aujourd’hui - où on peut avoir une autonomie dans la fabrication et de l'autre, on peut avoir le kit à la Ikea. Qui est beaucoup plus contestable sur bien des aspects."

I.4

"Du coup, je voulais juste répondra à monsieur. Peut-être aussi ce serait le rôle de l'école, de donner les clés aux étudiants et étudiantes, mais je ne parle pas seulement des écoles d’art. Je parle des écoles dans la grande majorité. Voilà donner la possibilité aux enfants, aux étudiants, à toute personne de pouvoir justement pouvoir utiliser les objets numériques comme des choses qu'on peut manipuler et pas juste simplement consommer ça. Aujourd'hui, c'est une question politique, de grand enjeu social et sociétal qui, je pense, n'est pas assez discuté aujourd'hui."

LD

"Je suis un peu plus âgé que vous et déjà, il y a quinze ou vingt ans, on parlait de réformer l'école en disant lire, écrire, compter, coder. Je l'ai vécu. C'est-à-dire que je suis d'une génération avant que les logiciels n'existent, ce qui fait que j'ai appris à lire, écrire, compter et coder. En code C - si ça parle à certaines personnes ici - sur un Thomson 07, c'est un très vieil ordinateur. Une antiquité pour vous aujourd'hui, avec un écran où ça s’affichait en orange. Et j'ai appris à coder en C et j'étais en primaire. Bien sûr on réapprend, mais pas forcément au primaire et pas forcément partout. C'est des réformes récentes et qui sont en effet très utiles. Ensuite, il faut l'équipement, et il faut les compétences internes dans les écoles, et il faut le renouvellement des équipements.

Donc, ça, c'est toute une logique qui dépasse même l'intention de pouvoir le faire, mais il y a des avancées, en effet, qui sont décisives à cet égard et ça doit être systématisé, parce qu’en effet, dès lors que vous êtes privés de la connaissance du fonctionnement d'un objet technique - j'allais ajouter, comme Simondon - de son histoire, dire d'où il vient, quelles sont les étapes qui l'ont précédé, etc, vous êtes d'autant plus objet d’aliénation. C'est aussi simple que ça. Et exiger de connaître comment ça marche et d'où ça vient, c'est une exigence politique, même si elle est profondément technicienne. C'est-à-dire au nom de la technique et de ma volonté de savoir ce avec quoi je vais travailler qui n'est pas seulement un moyen, j’exige de la connaissance. Ça veut dire que je m'adresse à une ouverture nécessaire et intégrale des objets. On en est très loin.

Et qu'est-ce qui s'est passé quand je suis passé dans le secondaire, au collège? Les logiciels venaient d'être inventé et en EMT - en éducation matériel technique, le M, je ne sais plus. Matérielle ? Manuelles et Techniques - on a eu des cours qui, d'année en année, sont devenus des cours de technologie. Et, en fait, on a appris à SE SERVIR des logiciels parce que tout le monde n'avait pas un ordinateur chez soi. On apprenait déjà plus à coder parce qu'on devait être dans la manipulation d'un outil et non pas dans la compréhension de sa conception. Et tout le problème est là. Ce qui fait qu'ensuite on accepte la situation comme ces choses-là [montre son mac] avec lesquelles on peut strictement rien faire - même si on peut faire des choses merveilleuses grâce à leur puissance, leur fiabilité, leur interconnectabilité. J'adore mac pour bien des aspects, mais je trouve que c'est une machine très problématique par ailleurs."

I.4

Surtout quand on parle d’école, quand on parle de ce sujet-là.

I.5

"Oui, alors en plus, c'est pas vraiment une question. Parce qu’on nous propose de poser des questions, et c'est vrai que des questions on s’en pose beaucoup, peut-être un peu les mêmes justement. Un espèce de faisceau question, comme ça : Qu'est-ce qu'on va faire de tout ça, est-ce qu’il y a un grand plan, une grande stratégie a opéré vis-à-vis de l'industrialisation? Certainement pas, puisqu'on vit dans un monde très complexe. Donc, les réponses seront certainement petites, complexes et naîtront de partout, avec des formes différentes.

J'avais juste envie de revenir sur un point. Quand on parlait de la posture du designer dans tout ça, parce que, justement, la question d'échelle, c'est ce que je vois de ma portée dans tout ça. De revoir cet aspect un peu historique du design, ça me renvoie peut-être la part de responsabilité qu'on aura peut-être un jour dans nos pratiques, dans notre travail quotidien, parce qu'on va fabriquer des choses avec les outils créatifs des designers qu’on nous apprend à l'école et ce sera des choses peut-être convaincantes parce qu'elles seront belles, parce qu'elles seront bien présentées, parce qu'elles seront expliquées avec des outils de clarté, etc. Et peut-être aussi qu’à notre échelle, ce à quoi on peut contribuer, c'est aussi ça, c'est d'avoir conscience qu’on va produire des choses qui seront aussi marketing et qui seront aussi convaincantes et que ça nous donne un certain pouvoir sur ceux qui vont les utiliser. Je trouve que la question des objets fermés et ouverts est nourrissante vis-à-vis de ça.

Peut-être que c'est à nous aussi de penser chacun dans notre coin - avec les projets sur lesquels on va travailler - à ne pas enfermer notre savoir sous des carénages, mais bien à le laisser visible et explicable. Et en même temps, tout ce côté industrie du kit dont on parle, qui parfois, pour moi, peut aussi être assez enfermant parce qu'il va pré-penser l'usage des choses. Et ça, ça me fait penser - j'ai un peu cette ambivalence - il n’y a jamais vraiment de bonne réponse, mais dans les livres, les sources d'inspiration qu'on propose à la fin, il y a des choses qui, pour moi, sont aussi un peu questionnantes parce que forcément elles proposent une vision de ce que va être une table, un objet fonctionnel. Voilà, et je me dis: peut-être c'est ça notre responsabilité, éventuellement, dans tout ça."

LD

"Alors, c'est certain que l'approche éco-sociale du design pose d'emblée la question de la responsabilité du ou de la designer, c’est-à-dire pas seulement sa responsabilité devant la loi, pas seulement sa responsabilité devant l'économie qu’il ou elle développe, mais sa responsabilité devant ce que produit ce qu'il ou elle fait. C'est à dire répondre des conséquences de ce que l'on fait. C'est l'une des positions qui en éthique sont apparues ou en tout cas ont été renforcés, notamment avec Hans Jonas, l’idée que - ou avec ce qu'on appelle le conséquencialisme en éthique - qui consiste à exiger que la responsabilité prenne la forme de l’anticipation - disons relative, parce qu’elle peut jamais être totale et objective - de ce qui va arriver ; et qu'on doit anticiper, y compris en contradiction avec ses intentions initiales. Parce que la pratique du design ne peut jamais être d'une cohérence absolue. Parce que, d'abord, elle est une recherche, une expérimentation, elle est parfois du tâtonnement. Quand je parle de réflexivité, c'est d'être capable d'intégrer les erreurs ou les échappements malheureux et ne jamais oublier que, une fois que la chose est faite, il y a des appropriations qui peuvent être multiples, dérivées, parfois contradictoires. Encore une fois, il n'y a pas une bonne façon non plus d'être en rapport avec ce que vous pourriez produire, en tout cas sur certains projets spécifiques. Quand on prétend faire un design éco-social, il faut être cohérent avec cette ambition et que l'ensemble des étapes du projet soit conditionnée par cette ambition. Ce qui veut dire une certaine vigilance, une certaine patience et une certaine immersion, une certaine sensibilité à, qui ne peut pas se faire - ou difficilement - dans la multiplication des projets dans tous les sens en même temps et qui, en effet, met en péril, en partie, un certain modèle économique du design - que ça soit en tant qu’auto-entrepreneur, à l'intérieur d'une agence ou en collectif.

Ça, ça pose question, en tout cas, parce que on a maintenant une vingtaine d'années de recul, par exemple, sur ce qu'on appelle l'urbanisme transitoire, avec les collectifs de designers qui ont fait un travail formidable dans un certain nombre de contextes et qui, désormais, relève dès lors de la commande de la part des municipalités pour policer les luttes ou les rapports conflictuels qui peuvent exister par rapport à certains projets d'aménagement de quartier et où les collectifs sont instrumentalisés pour gentrifier un espace donné dans une ville. Et bien sûr que la plupart de ces collectifs en sont conscients, qu'ils essayent de négocier et parfois de subvertir la commande - l‘une des stratégies possibles, on n'est pas forcément toujours dans un rapport frontal de lutte qui peut être tout à fait sans effet, on peut être aussi malin, rusé comme Ulysse polymétis, qui a mille ruses pour toujours s'en sortir dans les rapports de force défavorables. Le designer est bien sûr un être de métis.

Quoi qu'il en soit, c'est un enjeu considérable, la question de la responsabilité, et elle est posée immédiatement. Ce qui veut dire que quand on prétend, par exemple, produire de l’autonomie, ça veut dire que le projet doit fonctionner par lui-même et par les habitants à qui on l'a adressé. C'est dire, c'est ça, l’autonomie : le devenir autonome de ceux qui ne l'étaient pas avant que le projet existe. Sinon c'est une autonomie éphémère, locale, mais dans le mauvais sens du terme, où une fois que - comme j'aime à le dire de temps en temps de manière provocatrice - les gentilles ou gentils designers, une fois qu'ils sont partis, l'autonomie a disparu. Et on a fait de l'animation de quartier - pour être très méchant - pendant une durée donnée, dont il ne reste rien si ce n'est, dans le meilleur des cas, un bon souvenir d'avoir été ensemble pour fabriquer des bancs en palette. Voyez, je peux aller très loin en étant très méchant. Même si je trouve que la plupart de ces projets sont formidables et ont eu un impact très positif.

Il n'empêche qu’un enjeu aussi important sur le plan social que l'autonomie, surtout vis-à-vis de publics très précarisés et qui de plus en plus dans le rejet d’ailleurs de la présence des designers. Il y a un travail considérable d'humilité, de reconsidération de ce que c'est qu’un projet, dans quelles conditions il se mène, quel statut du design dans ce projet ? quel est le rapport d'autorité et d'autorité qu'on a par rapport à ce qu'on fait ? Les enjeux de la participation sont sont vraiment difficiles à mobiliser et il faut être particulièrement vigilant même si je pense que, dans toutes ces situations, le designer a sa place. C'est pas une question de légitimité. La légitimité, elle, est là à partir du moment où il y a un problème humain à résoudre. Ensuite, tout dépend comment on le fait, qu'on soit designers ou autre chose. Oui ?"

I.6

"Oui, c'est un petit peu à côté du design,  enfin pas très loin. C'est l'ergonomie dont je voulais parler. Il y a une trentaine d’années, plus même, j'avais un ami, un copain d'école d’ingénieur - il a fait une école mixte d’électricité mécanique - qui travaillait chez Renault. Il disait qu’il avait pas mal évolué sur le travail à la chaîne, c'est-à-dire qu'il s'était rendu compte que, en fait, les travailleurs à la chaîne avait sans doute souvent de meilleures idées que les ingénieurs qui disaient : il faut faire comme ci ou comme ça ; qu'en fait ils avaient finalement, ils ont commencé par un atelier prototype. N'empêche que ça s'est beaucoup amélioré parce qu'ils se sont rendu compte que c'est pas uniquement des machines humaines, c'était des gens qui pensaient et qu'ils étaient sur le tas, et qui donc, au point de vue ergonomique, c'est-à-dire plus d’efficacité finalement. Ça a amené un progrès, en tout cas chez Renault, chez Peugeot je ne sais pas. Ça date des 1970s, il y a 50 ans quand même. Donc, il y a quand même des choses comme ça qui paraissent pas, mais qui existent, enfin le progrès dans …"

LD

"L’un des secteurs les plus importants de l'histoire du design, c'est l’ergonomie. Même si ça se présente comme une discipline séparée du design, mais en fait elle est complètement intégrée. On sollicite des designers pour concevoir des postes de travail, y compris pour répondre à la problématique des maladies professionnelles qui sont contractées par la mécanisation du corps dans les chaînes de production. En fait, toute l'ambiguïté de l’ergonomie - et ça vaut pour le design - c'est que cette ambiguïté appelle une pharmacologie, justement. C'est que le remède à la maladie professionnelle, c'est un acte de design ergonomique pour qu’au niveau des postures, des lignes actoriales comme on dit, ou gestuelles, pour venir emboutir telle pièce dans telle autre pièce, sur une chaîne de production, on va soulager le corps en partie. Ça va jusqu'aux exosquelettes actuels ou au robot compagnon de l'ouvrier.

Mais de l'autre, c'est au service de quoi réellement? De l'efficacité et de l'augmentation du rendement Évidemment. Ce qui va créer d'autres aspects problématiques, y compris le stress professionnel, l’absentéisme, la précarisation, voire la suppression des emplois. Ce plan social est une vraie question. Ce qui fait que tout acte de ce type est en effet un remède d'un certain point de vue, mais peut être tout à fait un poison de l’autre.

Et c'est vrai que les personnes qui subissent certaines situations sont parfois les expertes de cette situation - et c'est ce que j'ai essayé de défendre dans un texte sur le design et l'éthique de la santé, au sujet du maintien des personnes en maladie chronique neurologiques dégénératives et leur maintien à domicile. Et, en fait, en disant que c'était un acte très violent - parfois symboliquement - que l'arrivée du lit médicalisé dans le salon. Parce que la personne ne peut plus monter à l'étage pour dormir dans sa chambre. Donc, déjà, on change la fonction des pièces et en plus, un lit médicalisé qui arrive, qui connote symboliquement la déchéance terminale. Alors que c'est bien sûr un moyen, normalement, de soulagement et d'ordre thérapeutique - ou beaucoup d'ergonomie s'y trouve impliquée d’ailleurs -. J‘ai essayé de montrer - en tout cas dans cet article - que si on voulait avoir un rapport éthique au design dans ce cadre très spécifique, on devait considérer que le malade était expert de ses propres défauts. En ce sens qu’il en sait bien plus qu'on peut l'imaginer. Et les sachants ne sont pas toujours les experts fonctionnels de la médecine, mais la personne elle-même, qui s'est adaptée à son corps, dont la dysfonctionnalité est devenue la normalité - pour parler comme Canguilhem - il est dans une nouvelle normalité. La maladie n'étant pas l'opposé du de l'état normal. C'est une autre normalité qui s'institue, c'est comme ça la vie humaine : ce sont des successions de normalités à partir d'une normativité plastique.

Donc là, le design par l'ouverture et certaines méthodes qui sont assez courantes en design peut avoir des effets magnifiques considérables, en montrant qu'il faut plutôt accompagner l'expertise du patient - par rapport au corps qu’il connaît le mieux : le sien - en complément avec la médecine et ses appareillages ; plutôt que de considérer que la médecine va répondre à un corps défaillant qui est toujours une personne. En tout cas si ce corps est encore une conscience et une capacité de communiquer."

HP

"On va s'arrêter sur ces propos. On a dépassé le temps. Merci beaucoup à tous et merci Ludovic pour cette présentation. Pour les étudiants, on se retrouve demain à 9h pour continuer cet échange sous la forme de d’ateliers. Voilà, de 9h à 12h en 206. Merci. Merci et bonne soirée."