Ville & guerre
Une intervention de Catherine Cattaruzza en 2018 à l'isdaT.
Retranscription de la conférence
Catherine Cattaruzza : Je tiens tout d’abord à remercier l’institut supérieur des arts de Toulouse, en collaboration avec l’école d’architecture et de sciences politiques de m’accueillir aujourd’hui. Merci infiniment à Philippe Grégoire, pour cette table ronde. Alors, quand Nathalie Bruyère, que je remercie chaleureusement, m’a proposé de rencontrer Philippe Grégoire qui travaille sur les thématiques « ville » et « guerre » avec ses étudiants, j’ai accepté en me disant qu’un workshop serait très intéressant, espérant que je pourrai éviter une présentation de mon parcours comme celle-ci.
Parcours de Catherine Cattaruzza
Ce qui m’intéresse, c’est de faire, alors documenter, archiver, classer, conserver les traces de mon travail, n’a jamais été une réelle priorité. Cela peut sembler complètement absurde dans un monde où la visibilité est une véritable obsession. Je peux très facilement relier cette attitude à la disparition quasi-totale des traces de mon enfance, des traces de l’histoire de ma famille, et ce, à cause de la guerre. Mon premier contact avec la guerre a commencé très tôt, dès l’enfance. C’est un contact de vécu, de ressenti, je peux presque dire qu’elle a façonné mon premier souvenir, donc je n’ai pas du tout un rapport intellectuel à la guerre, dans ce sens. J’ai grandi au Liban et lorsque la guerre a éclaté en 1975, j’avais six ans. Christian Boltanski dit que dans la vie de chaque artiste il y a un trauma premier et que le travail va rouer autour de cela. Pour moi, le trauma premier n’a pas été la guerre elle-même. Les enfants n’ont pas du tout le même rapport à la guerre que les adultes. Mon trauma premier a été le déplacement forcé. Malgré mon jeune âge, j’ai vécu ce déplacement comme un exil. Cette rupture brutale m’a marqué à tout jamais ça a été un véritable mur invisible qui se mettait entre moi et ce que j’aimais. Depuis, mon travail n’a cessé de se nourrir de ces questions d’identité, de séparation, de territoire, de trace, de mémoire, dans un contexte géopolitique très marqué. Hormis la guerre de 1975, le Liban et la ville de Beyrouth ont subi tour à tour l’occupation syrienne de 1976 à 2005, l’occupation israélienne de 1982 à 2000, les attentas israéliens à répétition. Il faut savoir qu’Israël bombarde le Liban et Beyrouth depuis 1981, jusqu’à la guerre de 2006 ainsi que les violations quasi-quotidiennes du territoire libanais, sans compter les déstabilisations internes, attentats, autres blocages, autres affrontements armés entre partis politiques opposés et très particulièrement les affrontements de mai 2008. Je peux distinguer ici deux types de guerre, qui est le conflit armé, avec les combats sur le terrain et la guerre latente, qui est celle des menaces permanentes, de la rhétorique et des multiples tentatives de déstabilisation.
Après mon premier retour à Beyrouth en 1992, que je considère comme étant mon premier geste d’artiste, j’ai très vite compris que si je voulais réaliser des projets sur le Liban, il me fallait être sur place, juste faire des allers-retours avec la France ou ailleurs n’avait plus de sens pour moi. J’avais conscience que je voulais être là où l’histoire s’écrivait pour inscrire mon travail dans une réalité historique, politique et géopolitique. Cette opportunité s’est présentée au printemps 1994 et le premier projet que je réalise in situ est devenu la toute première installation faite dans le centre-ville de Beyrouth d’après-guerre.
Ce centre-ville a été le premier lieu détruit au tout début des affrontements de 1975. La guerre du Liban est une guerre politiquement extrêmement compliquée, impossible à résumer ici, parce qu’elle ne peut être réduite à une simple bipolarité chrétiens contre musulmans ou vice-versa. Les belligérants sont les fractions politiques locales et les acteurs internationaux dont les accords se font et se défont à une vitesse inouïe. Cette situation complexe toujours néanmoins réelle va emmener à réaliser en 1998 une installation vidéo intitulée « Suite en série » que je ne décrirais que très rapidement, c’était des bombonnes de gaz avec des brûleurs et du feu et un téléviseur et c’était une réflexion sur les divisions communautaires explosives, génératrices de conflits et de tensions. Donc cette guerre est considérée la première guerre urbaine, la guerre du Liban est considérée comme une des premières guerres urbaines, si on ne compte pas les guerres de la Seconde Guerre mondiale.
Installations éphémères «No man’s land»
En détruisant le centre, les acteurs de la guerre ont cherché à détruire un symbole fort, un espace de vie beaucoup plus qu’à détruire des avantages militaires. Il fallait diviser, fragmenter la ville, en réduire l’équilibre en la séparant le long de la ligne de démarcation. Cette ligne que l’on voit sur la carte ici est le symbole de cette séparation qui non seulement scinde la ville en deux, mais également sa population pour mieux exacerber les fractures. À l’ouest les musulmans, à l’est les chrétiens. Cette ligne de démarcation était également appelée ligne verte parce que seule la végétation poussait, la population avait abandonné cette route, il y avait trop de snipers. C’est dans cette territorialité de ma propre histoire qui se mêle à l’histoire de ce pays que je vais réaliser en 1994 des installations éphémères intitulées « No man’s land ». Ce sont des actions dans l’espace public que je trace au moyen de pigments, de sel, des lignes en écho à la ligne verte. Je ne me souviens plus exactement combien de jours je suis intervenue. J’archive très mal mon travail donc je pense que je suis intervenue de 3 à 5 jours et je me suis attachée également à ce que pouvaient devenir ces installations une fois qu’elles avaient été faites au sol dans le centre-ville de Beyrouth. Et en fait, elles ne sont pas devenues grand-chose vu qu’elles ont été essentiellement détruites très très peu de temps après que je les aie faites et comme c’est une région, une zone essentiellement habitée par l’armée, les réfugiés, c’était une zone très très abandonnée vu que les lieux au moment où je fais mes interventions étaient, commençaient, à être déminée. Donc je pense que c’est l’armée qui trouvait ça relativement absurde de voir quelqu’un qui faisait des choses étranges et qui a détruit toutes les installations. En fait, j’étais un véritable divertissement pour l’armée qui devait s’ennuyer profondément. Donc ces installations sont comme des rites de passage qui s’inscrivent dans des espaces de transitions, des espaces lumineux. Cette étape transitionnelle qui se caractérise par sa détermination et ainsi que l’état du territoire, de l’entre deux que j’observe, vont être à la base de mon travail d’artiste et de photographe.
Et donc à l’époque, quand je suis retournée au Liban en 1994, Tel-Aviv était dans cet état-là, ça me semblait complètement étrange et absurde de travailler dans les espaces institutionnels et c'est pour ça que j'ai préféré m'installer dans la rue pour faire mon travail. La fragilité, la fragilité des lieux correspondait vraiment au fait de travailler avec des installations autrement. Donc il y a d'autres traces qui sont aussi à l’origine d’une installation vidéo que j'ai réalisée en deux mille quatre en collaboration avec un réalisateur libanais qui s’appelle Vatché Boulghourjian, qui s’intitule « Body ». L’installation « Body » est composée de quatre projections de grand format et de quatre sources sonores et je vais plus particulièrement aujourd'hui vous parler de la projection centrale qui est celle d’une scène d'un film trente-cinq millimètres que j’ai retrouvé dans les décombres d’un immeuble détruit dans le centre-ville de Beyrouth en 1992. Lorsque je trouve cette bobine son état de dégradation tel qu'il était impossible de l'insérer dans un projecteur ou de la faire restaurer pour visionner ce film. Nous avons donc scanné dix-sept mille images séparément et nous avons que nous avons digitalisé et monté au rythme de vingt-quatre images par seconde qui est le rythme cinéma.
Durant cette phase de post-production, nous avons porté une attention toute particulière à la préservation des traces et des empreintes déposées sur cette pellicule. Notre but était d'en conserver la couleur et la texture quelle qu’elle soit encore au moment de sa découverte dans les ruines.
Avec la destruction de son support, ce qui perdait son sens cinématographique et son contenu premier, perdait sa signification narrative. Et cette pellicule, va avant enterrement, enregistrer l'histoire de la ville sous l'effet des décombres et les événements qui vont marquer le sol pour créer une véritable écriture abstraite.
On peut dire que cette pellicule trente-cinq millimètres va finir par agir comme une véritable archive en devenant le support de l'enregistrement physique et visuel du discours d'après-guerre, de sa relation à la population.
L'histoire a enregistré accidentellement sur cette pellicule enfouie, à la fois archive et archéologie contemporaine, fait écho à deux autres opus qui s'inscrivent dans ce vaste projet de réflexion sur la transformation du territoire et de sa ville.
Le premier opus commence l'été 1992 quand je filme et photographie la ville et le second opus est le film-essai, toujours en cours de réalisation que je co-réalise avec Jean-Michel Vecchiet et qui nous raconte le Liban d'aujourd'hui qui se superpose au récit d’un adolescent-soldat dans les années 1980.
"En mémoire" / "Beyrouth, année zéro
L'installation « En mémoire » que j’ai faite en 1992, et donc en 1992, je photographie la ville de Beyrouth, projet que je nommerai vingt ans après « Beyrouth, année zéro » qui est un projet photographique en deux temps, commencé lors de mon premier retour à Beyrouth en 1992. Les seize rouleaux de négatifs développés et la planche contact mal tirée sont longtemps restés rangés dans un tiroir non archivé. […] agrandis de quelques images m’a servi à réaliser ma toute première installation « Mémoire » qui était d’ailleurs l’installation de mon diplôme. Et ça, c’était l’ancienne galerie de l’École.
Public : De l’isdaT ?
Catherine Cattaruzza : Oui oui oui
Et donc ces photographies de « Beyrouth, année zéro », aujourd’hui, ces photographies ne témoignent pas uniquement d’une situation physique de l’Histoire avec un grand H, au-delà d’un matériel purement documentaire, la question de la réalité physique de la ville, des guerres et de ses répercussions, ce sont ces personnages anonymes, parfois si petits dans l’image mais toujours en vie, au milieu des ruines, dans des bâtiments ravagés par les affrontements, qui donnent une dimension particulièrement irréelle à ces photographies. Et pourtant, c’est bien de la vie dont il est question, ces personnes sont les survivants, loin du grand spectacle médiatique. L’utilisation du noir et blanc m’a permis de m’éloigner du sensationnel et d’appréhender le quotidien de ces personnes croisées. Bien sûr, ces photographies avec le temps ont acquis une valeur d’archive, mais dans le contexte de cette redécouverte vingt ans après, elles prennent également une tout autre dimension. Elles s’inscrivent parfaitement dans ma démarche artistique commencée ici aux Beaux-arts de Toulouse. La première image montrée, sculpturale, quasi-abstraite, floue, déconcertante, rend compte de cette difficulté de saisir l’Histoire. Puis vient l’errance qui tisse dans une ville ravagée, aux repères identitaires épars, les fils de l’Histoire en train de se faire et la politique humiliante et déviante, à nouveau le territoire, la trace, la ville, l’intime. La trace jusqu’à l’intime, jusqu’à ce corps représenté par son absence dans cette dernière photographie.
« Hatha Houwa et Shaytan » / « Ici habite le Diable »
Aujourd’hui encore, le film-essai en cours de réalisation « Hatha Houwa et Shaytan » (« Ici habite le Diable »), d’après le récit de l’écrivain libanais Yussef Bazzi Yasser Arafat m’a regardé et m’a souri superpose au récit d’un adolescent enrôlé dans la guerre civile, les images des lieux de guerre filmés quarante ans après, plus tard dans le Liban d’aujourd’hui. C’est une archéologie du temps présent dans une ville reconstruite avec des traces de guerre, avec des traces où la guerre a en très grande partie disparue.
En quoi le fait de reparcourir avec une caméra un territoire, aujourd’hui transformé, peut-il nous dire l’Histoire d’une cité, d’un pays ? Il y a la mémoire des Hommes, leur capacité à oublier, ceux qui retiennent et se reformule.
Ce film s’appelle « Ici habite le Diable », c’était le nom de guerre de Youssef Bazzi et notre caméra se pose à l’endroit même où l’auteur, engagé pendant cinq ans auprès des forces du parti social-nationaliste syrien dans les années 1980, raconte dans son livre « Fragments » et méthodiquement, son passé d’enfant soldat, ces combats dans les ruelles de la ville, les checkpoints dans les villages au Liban, les massacres, les agonies, les morts des amis, les liquidations, la peur, la folie, mais aussi l’école et la littérature qui l’ont sauvé. C’est quand cette pré séquence avec cette caméra-constat posé à même la rue, nous imprimons et laissons entendre et se projeter la voix de ce texte littéral et littéraire, un texte d’une faveur scientifique. C’est […] lui-même qui nous a accompagnés pendant cinq mois partout où la guerre l’avait transporté avec ses camarades, il est notre guide. Il est archéologue […]. Lui et le Liban a changé et les décors de […] ne correspondent plus à ce qu’ils étaient, c’est le contraste, la mise en abîme de la transformation d’un territoire, même si une image était projetée sur une autre. Là, le texte se pose sur les lieux à la recherche de traces, la mise en abîme de la guerre, sans la guerre, sans les morts et le sang et la voix d’un enfant de quatorze ans qui mue et après la mémoire d’une guerre et des visions, visibles et invisible.
Je vais vous montrer un extrait de la maquette du début du film qui est toujours en cours de réalisation mais c’est vraiment une maquette de travail donc le son n’est pas fait, l’étalonnage n’est pas fait et la voix du narrateur est vraiment une voix placée uniquement pour avoir du texte mais le texte là était en français mais il sera en arabe et avec la voix d’un enfant qui mu, le récit de cet enfant qui a quatorze ans quand il commence à se battre jusqu’à l’âge de dix-huit ans et la voix suivra l’évolution de cet enfant.
Il y a à peu près une dizaine de minutes. Je vais continuer. Donc la guerre n’engage pas seulement le visible, beaucoup de paramètres sont invisibles, mobiles, comme les alliances entre les factions qui oscillent en permanence. Mais ces frontières invisibles existent lors d’affrontements urbains, les lignes de front ne sont pas toujours claires, elles peuvent se déplacer, se multiplier, disparaître, puis il y a des attentats imprévisibles […] et ceci sans même mentionner le ressenti de la population. On retrouve un très grand nombre de ces paramètres dans les zones de conflit, en zone de combat auquel je m'intéresse. Dans ce projet que je réalise depuis trois ans, je m'interroge sur la représentation des […] dans les zones frontalières infranchissables ou quasi-infranchissables. Les frontières sont les divisions les plus saillantes entre les nations. Elles sont tracées et retracées à la suite de guerres ou de colonisations et sont les témoins physiques de la fracture des territoires et des personnes. Cependant, leur présence au lendemain d’un conflit n’évoque pas nécessairement une stabilité, un état de paix et une résolution. Les frontières restent dans de nombreuses régions du monde des zones périlleuses et imprévisibles. Pourtant, la réalité de ces régions et de leurs habitants révèle un certain sentiment de quiétude mélangé à de la prudence au lendemain […]. Le plus important encore, elle souligne la manière complexe dont les populations vivent ou font l’expérience de ces divisions physiques et mentales. Les frontières instables et la représentation des complexes […] en attente sont devenus une sorte de démarche récurrente.
Installation vidéo « Karaoke »
Dès 1992 je réalise avec la compositrice Cynthia Zaven une installation vidéo sur l’hymne national libanais où nous filmons un parcours le long des forces libanaises avec la Syrie et Israël. Cette installation vidéo elle s’intitulait « Karaoke » et propose une inspection sur la possibilité d’une identité nationale. Je vais vous montrer un extrait de la vidéo.
Donc le dispositif de l’installation était assez simple, un micro dans la salle face à l’écran, le karaoké, une caméra de surveillance et un moniteur à l’extérieur de la salle. Cette installation a été présentée uniquement à Bern, c’était une commande, on n’a pas pu la présenter au Liban parce qu’on ne peut pas toucher à l’hymne national ou travailler autour du national libanais. En revanche durant la guerre de 2006, on nous a proposé de présenter ce projet dans la zone qui avait été touchée par les Israéliens dans le sud du Liban, et en faite, l’installation a été tellement, pour nous plus importante que le travail qu’on allait faire et on a décidé de pas la montrer.
Frontières infranchissables, Liban-Israël
Donc ce travail sur les frontières fait aussi écho au projet que je commence en 2016, c’est le premier volet d’un projet en trois parties qui vise à saisir la qualité paradoxale des frontières contestées et troublées quand on grandit et que l’on vit dans une ville comme Beyrouth, on ne peut être que sensible à cette notion de division physique et mentale, la ligne verte, la ligne de démarcation au sud instaurée par Israël de 1982 à 2000 avec son territoire inaccessible et fantasmé. Il existe toujours actuellement une séparation dans la ville, non seulement les divisions sociales mais communautaires très fortes. Ces divisions peuvent se retrouver d’une rue à l’autre et dégénérer en conflit armé dans la ville de Beyrouth comme en mai 2008. Les frontières de ce projet à long terme, Liban-Israël, Chine-Corée du Nord, Nagorny Karabagh-Azerbaïdjan, sont précédés par des histoires politiques et de paysages géographiques très différents mais ont en commun les systèmes de surveillance de très haute technologie, les zones-tampon, les points de contrôle, les grilles et les barrières ont leur absence, les monuments et les boutiques de souvenirs qui renseignent sur ces paysages et ces économies des frontières contestées et précaires.
Donc je me suis attachée à suivre cette ligne rouge où se situent des points où je me suis particulièrement arrêtée. En 2016, ce sont des vieilles pellicules photos dont la date de péremption correspondait au déclenchement de la guerre de juillet 2006 qui a duré trente-trois jours et qui m’ont reconduite à la frontière entre le Liban et Israël. Je décide d’en parcourir les quatre-vingts kilomètres pour observer cette ligne croître. La violence silencieuse et l’attente engendrées par des conflits multiples hantent ce paysage en apparence paisible après vingt-deux ans d’occupation israélienne de 1982 à 2000, une frontière provisoire a été établie par l’ONU en 2000 pour assurer le retrait israélien et la protection du territoire. Très fortement mais discrètement surveillé par l’armée libanaise et le hezbollah, le parti chiite ainsi que par les forces de maintien de la paix des Nations Unies, la frontière libanaise est devenue depuis sa libération un point de pèlerinage pour les touristes. Ces sites symbolisent à la fois la libération et la lutte permanente où règne une atmosphère de mélancolie et de colère. Pour beaucoup, le voyage vers la frontière est une sortie familiale où des selfies et des photographies mises en scène sont prises. Ce tourisme génère une économie de loisir dans une zone militarisée très fragile menacée par un conflit ouvert en l’absence de traité de paix. Parce qu’il faut savoir que les deux pays sont toujours en guerre, il n’y a pas de traité de paix, il n’y a pas de cessez-le-feu qui a été signé, il n’y a pas de traité de paix entre les deux pays.
Frontières infranchissables, Chine-Corée du Nord
En 2017, je réalise le second volet de ce projet à la frontière entre la Chine et la Corée du Nord. Je me suis d’abord rendue dans la ville chinoise de Dandong le long de la rivière Yalu, c’est une frontière importante car c’est le portail de la plupart des échanges commerciaux de la Corée du Nord avec le monde extérieur et le site qui attire des millions de touristes se rend voir la Corée du Nord chaque année. La rivière Yalu est la frontière naturelle qui sépare les deux pays. Bien qu’il n’y ait pas de soldats armés patrouillant le long de la rivière, la frontière est fortement gardée des deux côtés. Les deux pays continuent à commercer régulièrement mais de manière très réglementée. En revanche, il est strictement interdit aux habitants des deux côtés de la frontière de rentrer en contact. Mais ce qui est tout aussi surprenant, c’est la compassion des citoyens chinois envers leurs voisins nord-coréens. À l’autre extrémité, à Fangchuan c’est une triple frontière Chine, Corée du Nord et Russie, qui est ce coin, qui est cette zone-là. Avec ce point, à gauche la Russie, à droite Corée du Nord et au milieu la Chine. C’est une frontière qui est située le long de la rivière Tumen et qui est une frontière naturelle et stratégique, c’est l’accès interdit à la Chine et la Chine a accès de la Mer du Japon.
Frontières infranchissables, Nagorny Karabagh-Azerbaïdjan
Et donc le troisième volet de ce projet va se situer dans le Haut-Karabagh qui est une région montagneuse, enclavée, de 4 400 kilomètres carrés située dans le sud du Caucase à la frontière avec l’Azerbaïdjan. C’est une frontière précaire longue de 785 kilomètres, elle est actuellement jalonnée de postes militaires actifs comme par exemple les tranchées en béton de 200 kilomètres et des villes détruites complètement abandonnées laissées en l’état. Le Nagorny Karabagh est une enclave ethnique arménienne en Azerbaïdjan. Les affrontements ont éclaté entre les populations azéris et arméniennes en 1988 après que la majorité de la population arménienne ait exprimé le souhait d’être séparée de l’Azerbaïdjan et de s’unir à l’Arménie après l’effondrement de l’Union Soviétique. Le Karabagh a déclaré son indépendance à l’Azerbaïdjan en 1991, à la suite de quoi, la guerre a rapidement éclaté. Les arméniens de souche ont pris le contrôle de la région. Ils ont également occupé des territoires azerbaïdjanais en dehors du Karabagh, créant une zone-tampon qui les relie désormais à l’Arménie. Plus d’un million de personnes ont fui leur domicile. La population de souche azéri a fui le Haut-Karabagh et l’Arménie, tandis que les arméniens de souche ont fui le reste de l’Azerbaïdjan. En 1994, un cessez-le-feu a été signé et délimite la frontière fragile entre le Haut-Karabagh et l’Azerbaïdjan. Aucun des groupes n’a pu rentrer chez lui depuis la fin de la guerre bien que des négociation sporadiques et infructueuses aient lieu depuis ces derniers temps, la frontière reste extrêmement tendue et le lieu de la rencontre des hostilités ces dernières années. Et à l’instar de l’exemple israélite-libanais, il n’y a aucune relation diplomatique entre les deux pays. Et il n’y a aucun cessez-le-feu de signé, il n’y a pas de traité.
Philippe Grégoire : Merci. Y a-t-il des questions ?
Public : Bonjour Catherine, je suis Pablo, je suis en design ici à l’école des Beaux-arts, […] je connais votre travail et je vous félicite, et je voudrais savoir par rapport […] position dans cette recherche aujourd’hui et si vous trouvez quelques relations avec ça que vous avez fait pendant la biennale nous parler un petit peu de ça, je vous remercie.
Catherine Cattaruzza : Oui, d’abord je voudrais dire que le pavillon chilien était extraordinaire, vraiment un des plus beaux pavillons de la biennale. Le thème général de la biennale était « Les espaces de liberté » et le thème tout particulièrement du pavillon libanais était « L’espace qui reste » et je ne l’ai pas inclus dans cette présentation parce que je le considère plus comme un travail de commande alors que ça, c’est un travail traditionnel que je développe, mais j’ai essayé de le relier le plus possible à mon travail personnel. Le pavillon libanais s’articulait autour du fleuve de Beyrouth et les espaces qui restaient autour de ce fleuve à savoir que l’espace bâti est assez anarchique et moi je me suis arrêtée sur les espaces agricoles et en fait l’espace qui restait entre le bâti et les espaces agricoles qui étaient en train de s’effacer, mais d’un effacement naturel parce que les terrains agricoles sont là depuis des centaines et des centaines d’années, le bâti est arrivé beaucoup plus tard et c’était un constat de savoir ce qui se passait entre les deux. C’était un projet collectif.
Public : Merci beaucoup.
Ph.G : Est-ce qu’entre le travail que tu fais sur Beyrouth donc la partition de la ville par la guerre et ces nouveaux […] entre d’autres pays, tu retrouves les mêmes éléments qui séparent, qui divisent en temps normal tout ce qui est barrières, zone de franchissement, est-ce qu’on peut arriver à faire des parallèles ou au niveau du dessin de la […]
C.C : Dans Beyrouth, dans l’espace urbain de Beyrouth particulièrement, les barrières sont beaucoup plus invisibles que dans les espaces frontaliers, dans les espaces frontaliers elles sont extrêmement claires parce que ce sont des espaces complètement, surtout l’Azerbaïdjan avec le Nagorny-Karabagh et le sud-Liban, c’est des frontières qui sont absolument infranchissables avec une zone-tampon entre les deux, donc là on a une vrai réalité physique alors que dans Beyrouth elle est beaucoup plus bancale, les résidus de la guerre de 1975 sur la ville de Beyrouth, c’est toujours cette ligne de démarcation. On dit toujours on va à l’ouest, on va à l’est, mentalement la démarcation ne préexistait pas avant, les populations se sont déplacées. Il y a toujours des chrétiens qui habitent côté musulman, des musulmans qui habitent du côté chrétien, mais malgré tout, les territoires sont beaucoup plus marqués, sont beaucoup plus divisés et ce ne sont pas uniquement des séparations militaires, c’est des séparations très politiques aussi, qui sont aussi liées aux communautés religieuses évidemment, mais qui sont aussi très très politiques. Donc ce sont des espaces, ce sont des séparations mentales et plutôt invisibles que franchement visibles parce que la ligne verte n’existe plus, on ne la voit plus, comme je la montrais tout à l’heure, cette végétation qui poussait dans la rue en 1982, elle n’existe plus.
Ph.G : Et sur le grand projet du centre de Beyrouth, je crois que c’est Solidaire qui avait fait le réaménagement de… Est-ce qu’il y a des, justement ce dont on a parlé ce matin, de savoir s’il y avait une forme de mémoire de la guerre ou pas, est-ce qu’à Beyrouth il y a eu ces réflexions-là, […] pour justement essayer de savoir jusqu’à quel niveau on reconstruit en conservant ou pas les évènements de la guerre ou est-ce que c’est tout nouveau pour ?
C.C : Dans le centre-ville de Beyrouth, en fait, tout le centre-ville a été racheté par Solidere, Solidere a été la société de l’ex-premier ministre qui a été assassiné et donc, c’était un grand projet économique. Donc il y a eu un semblant de décomplexion mais qui n’a pas vraiment, qui n’a pas vraiment […]. C’était l’intérêt économique qui primait avant tout, d’ailleurs le centre n’a pas absolument pas récupéré la convivialité qu’un centre doit avoir. Le centre-ville de Beyrouth, comme je l’ai dit il a été vraiment bombardé pour, en tout premier en 1975, c’est le premier lieu qui a été bombardé pour diviser la population, on essaye de détruire un espace symbolique de vie commune et on ne retrouve absolument pas cette vie commune dans le Beyrouth d’après-guerre, pas du tout. Ce sont des bureaux, l’ancien souk est devenu un espèce de moule énorme, très luxueux, il n’y a que des magasins de luxe, des terrains avec des appartements qui valent une fortune. Et justement les gens qui habitent là sont absolument ravis de ce qu’est devenu le centre-ville parce qu’ils ne veulent pas s’embarrasser de la pauvreté, des autres quartiers, de la population mais il y a aussi ce pacte social qui est très piquant. Quant à la conservation des traces de guerre, il y a un espace, une maison qui s’appelait la maison jaune, qui a été conservée en état, réaménagée en espace muséal, et qui était un des bâtiments emblématique de la ville parce qu’il était situé à un carrefour sur la ligne verte, et l’architecture de la maison elle-même permettait aux snipers qui s’étaient installés de pouvoir avoir un angle de vue quasi 360, et donc ils ont construit à l’intérieur de la maison des structures de protection mais très très éloignées qui leur permettaient d’atteindre la rue et même au-delà de la rue direct, ils étaient carrément en retraits, ils n’étaient pas planqués dans la première pièce, il étaient planqués dans deux, trois pièces à l’arrière avec, et d’ailleurs c’est assez intéressant parce qu’ils ont utilisé pour faire des protections, pour faire des coffrages de protection en béton, des portes et des structures de la maison, et on retrouve les empreintes sur le coffrage en béton, les marques des portes, c’est assez intéressant. Cet espace-là a été conservé tel quel. Dans la ville de Beyrouth, c’est d’ailleurs ce qui nous a beaucoup motivés avec Jean-Michel Vecchiet pour travailler sur le récit de Youssef Bazzi. Il y a ces espaces mentaux qui existent toujours, dans la ville les espaces sont de plus en plus effacés, les stigmates de la guerre sont de plus en plus effacés, la maison jaune les conservent, veut les conserver et en faire un véritable musée. Mais il reste quelques bâtiments qui n’ont pas été reconstruits. Mais on retrouve si on veut bien regarder les bâtiments, même au sol, les impacts, mais c’est comme quand on se balade à […], il y a encore des bâtiments avec des impacts de balles de la deuxième guerre mondiale, et puis là il n’y a pas uniquement que la guerre de 1975, il ne faut pas oublier qu’il y a eu la guerre en 2006 qui a détruit une grande partie de la ville et beaucoup d’infrastructures aussi. Donc en fait, le conflit à Beyrouth et c’est le lien avec les frontières, c’est la pression, la guerre latente, la rhétorique, l’angoisse. C’est pas Sarajevo où les choses semblent beaucoup plus apaisées même si elles ne le sont pas forcément mais on craint moins un conflit qu’au Liban, qu’à Beyrouth, donc même si des tensions existent, même si les pansements on les retrouve en France alors qu’on s’imaginait que voilà, on ne serait absolument jamais touchés sur ces toits-là, mais au Liban c’est quasiment quotidien. Israël traverse la frontière que ça soit avec des drones, des avions quotidiennement et volent jusqu’à Beyrouth, volent vers le nord. Donc c’est vraiment une pression qui est quasi constante.
Public : […] et donc je vous remercie pour tout ce travail-là, et je voulais juste témoigner de tout ce que vous faites, tout ce que vous avez dit, c’est vrai que je n’ai pas vécu cette période-là, mais j’ai vécu ces années 2006 les confrontations avec Israël tout ça, et même les séquelles de guerre on les a encore, même si on les a pas vécus, mais on les vit à travers les mémoires de nos parents, de toute la génération avant nous, et qui touche ma génération en particulier durant les années 2005 aussi avec toutes les manifestations qui se sont passées, toutes les révoltes […] merci pour votre travail.
C.C : Oui je voulais rajouter que les tensions, elles ne viennent pas uniquement que de l’extérieur aussi, les affrontements qu’il y a eu en mai 2008, […] c’était vraiment des tensions locales, qui ont été extrêmement violentes, très courtes, trois jours, la ville paralysée et je ne sais plus qui parlait ce matin des halls d’entrée et des… là où les gens habitaient en fait. Les halls d’entrée des cuisines, des salles de bain… Donc je ne sais pas si… Elle est là ? Mais en fait, c’est uniquement parce qu’en fait c’est la même chose au Liban, parce que je pense que c’est pareil au […], c’est qu’à un moment donné il faut se protéger et les espaces où on peut se protéger, c’est les espaces où il n’y a pas de vitres alors dès qu’il y a déjà un problème sécuritaire on va se réfugier dans le hall de l’immeuble et du coup ça crée, ça crée un véritable espace de vie. Mais par exemple en 2008 à Beyrouth, moi j’ai passé les nuits assise dans la cuisine, donc au bout d’un moment j’en ai eu marre alors je suis allée me coucher, ma chambre était entourée de baies vitrées mais je me suis dit, bon façon, c’est l’heure, c’est l’heure ! Quand c’est pas l’heure, c’est pas l’heure ! Mais voilà c’est évidemment la vie qui change en quelques secondes, et les espaces de vie qui changent aussi.
Ph.G : Merci beaucoup Catherine, merci beaucoup.