Résilience esthétique. À la recherche des manifestations de l’expression diasporique Africaine parmi un monde d’objets
© Louna Quienne
Protéiforme, créative, et résiliente, la culture se pratique, à plus forte raison en situation d’exil, de déracinement. La culture matérielle est la manifestation tangible d’une appartenance géographique. Elle est porteuse de significations, médiatisées à travers les objets, l’ornementation, et l’architecture. Ainsi, les signes, les formes et les symboles perçus dans l’architecture, les devantures des magasins, les vêtements, les bijoux, les packaging des produits… en sont les vecteurs. Et chaque pays d’accueil est influencé par les cultures des migrants qui y élisent domicile : ce multiculturalisme se ressent, se voit, s’entend, se goûte. Mais la migration, même héritée, implique souvent dans ces pays d’accueil un statut dévalorisé, un déclassement sur plusieurs générations. Les cultures migrantes sont méprisées jusqu’à ce qu’elles deviennent rentables, quand certaines sont même nées de la colonisation, d’une dépossession violente première. Au delà de l’exil, une forme d’exploitation capitaliste se maintient dans la marchandisation de ces expressions culturelles matérielles.
”C’est une recherche identitaire à laquelle on est confronté étant Noire en Europe. Ma mère est Franco-Béninoise et mon père est Ivoirien. Et je suis née à Londres.”
Charlotte Kouadio porte une exigence d’exemplarité, de reconnaissance et d’attention : “je me suis vite rendu compte que je refusais d’avoir une approche de “White saviour” qui vient avec prétention améliorer une manière de faire qui fonctionne” . S’il s’agira à terme de “produire du design”, Charlotte Kouadio ne cessera d’exiger d’elle-même de bien faire partie de ceux avec qui et pour lesquels elle veut agir.
Chaque signe, symbole, ou élément d’art Africain porte un sens. Comme l’historien Cheick Anta Diop le dit dans Nations Nègres et Culture : “L’Art pour l’art n’a jamais existé en Afrique car l’art un toujours eu un but social.” Elle s’intéresse d’abord aux éléments de parures comme signifiants culturels “visuels”, puis se penche sur la manière dont les migrants font vivre leur culture à travers les objets du quotidien qu’ils convoquent, liés à des pratiques ancestrales qui leurs permettent de garder le lien. Elle finit par s'intéresser à l’ornementation des architectures vernaculaires du continent Africain, aux motifs sur les pagnes et à l’architecture filigrane. Ces recherches sont regroupées dans l’Abécédaire, qui par ses entrées permet de traverser plusieurs notion-clef de la recherche en apportant des précisions historiques, sociologiques, symboliques.
© Louna Quienne
Charlotte Kouadio a fait le choix d’élire un contexte précis, qui donnerait corps et matière à observation aux recherches entamées. Dans les métropoles, les quartiers multiculturels, ou dits “ethniques”, permettent aux personnes dont la culture est minoritaire et dominée de perpétuer les structures sociales, les biens de consommation, les significations, les relations qu’elle porte. L’auteure repense à “un quartier qui à l’adolescence [lui] faisait honte, pour son Africanité véhémente rappelant l’Afrique de l’Ouest et le Nigéria en particulier. Il s'agit du quartier de Peckham à Londres.” Avec ses magasins indépendants, ses étalages de fruits et de légumes à même le trottoir, ses “cagettes qui partout font sculpture”, ses visuels colorés pour recettes traditionnelles, ses dames proposant leurs services de coiffeuses au coin de la rue... Rye Lane en est la rue principale ; une rue commerçante d’1 km de long, dont 65% des magasins sont indépendants et qui de ce fait bourdonne d’une richesse explosive d’affirmations identitaires librement exposées. C'est une rue emblématique de la diaspora Africaine à Londres, et c’est avec toujours plus de compréhension et d’attirance que Charlotte Kouadio en a fait son “cas d’étude”.
La prise de vue systématique des devantures de magasins doit d’abord permettre à l’auteure d’établir une forme de typologie des commerces de quartiers populaires, qui par leurs manières d’exposer les produits, par les visuels et les appellations, les choix graphiques récurrents, constituent des “motifs” à plusieurs échelles. Les typologies identifiées sont évoquées au fil des 10 fascicules constituant cette étude de cas, et toutes les entrées renvoient à l’Abécédaire. Les couleurs des fascicules reprennent celles de la rue et des devantures. Si ces couleurs criardes, ces manières d’exposer les produits sont considérées par la norme comme relevant du mauvais goût, comme manquant de raffinement, malpropre, non civilisé… pour l’auteure, “c’est tout le contraire, et c’est ce [qu’elle] a voulu montrer”. Sont évoqués les boutiques “afro” et commerces exotiques, les prêteurs sur gages, les magasins de cosmétiques, les bijoutiers d'or 9carats, les magasins à 1£ et ainsi de suite.
© Louna Quienne
© Louna Quienne, Charlotte Kouadio
© Charlotte Kouadio
© Charlotte Kouadio
Les boutiques alimentaires se revendiquent “Afro” - pourtant ce terme aussi réducteur que généralisé invisibilise les communautés nombreuses dont il se fait le raccourci. L’auteure en représente trois, qui déclinent ce terme en légères variations : Afro Foods, Afro Foods LTD, Za Afro Foods. Ce “ciblage” des consommateurs est utilisé par toutes malgré les limites de l’appellation.
Les commerces “exotiques”, portent hautes les couleurs des origines qu’il perpétuent. Un propriétaire arbore à l’entrée un drapeau de la Jamaïque ; sur les étals se retrouvent les produits importés qui permettent aux migrants de trouver tout ce avec quoi ils aiment cuisiner, ce qui leur permet de se sentir comme chez eux.
La rue est occupée, et les commerçants s’y installent aussi. Les points de vente informels sont nombreux : coiffeuses, menues réparations, sacs, foulards. Beaucoup de commerçants pratiquent le mutualisme urbain : un bail est signé par une personne, puis partagé entre plusieurs patron.ne.s.
Instituts de beauté, centres d’épilation, extensions de cils, d’ongles, et manucures, ponctuent aussi la rue. Les femmes noires en Europe sont doublement infériorisées : de manière sexiste d’une part, résumée à un corps qui se doit d’être plaisant aux hommes ; de manière raciste d’autre part. Car si les soins apportés à l’apparence de chacune peuvent être thérapeutiques lorsqu’ils sont désirés, les ornements corporels notamment Africains font l’objet d’un rejet européen, qui les méprisent, avant qu’ils soient digérés par des modes finalement carnassières.
Sur les tentures et les panneaux, au fond uniformément jaune et au texte toujours rouge, un détail remarqué fait aborder une question vaste et complexe. Ainsi, le logo Jumbo récurrent rappelle l’implantation massive de multinationales européennes en Afrique, telles que Maggi et Jumbo, sa concurrente espagnole. Publicité, promotions et produits inondent le marché africain, à l’encontre des productions locales (de condiments par exemple), et des relations interpersonnelles traditionnelles. Fruits de la colonisation, leur implantation et leur emprise néo-coloniale persiste aujourd’hui.
© Charlotte Kouadio, Louna Quienne
Les aller-retour sont ainsi constants, entre recherches historiques et observations qui s’affirment mutuellement. La tentation est là, parfois, d’intervenir en designer aménageur, remanieur. L’auteure se recentre : il ne s’agit pas de faire changer, mais de mettre en lumière et en valeur ces communautés et leurs cultures. Des écueils parsèment les projets de design qui se donnent initialement des objectifs similaires : un peigne afro-suédois à 150 € ? un banc low-tech en version précieuse ? Ces postures ne conviennent pas : elles ne répondent ni à l’exigence de faire pour les communautés en question, ni au refus de l’appropriation vorace. C’est un positionnement fort, sinon anticapitaliste, du moins équitable, que cherche Charlotte. Pour résister à la mainmise capitaliste, elle envisage de créer une base de donnée de la culture matérielle de la diaspora Africaine avec deux objectifs:
Protéger les « objets » ( architecture, tissus, textile, ornements, parures) issus de la diaspora pour éviter la récupération par les marques et les multinationales
Permettre aux membres de la Diaspora Africaine de s’approprier ces signes/ architecture, tissus, textile, ornement, parure, dans la création, de comprendre d'où ils viennent , quelle est leur histoire, de les contextualité, de comprendre le sens.
Le projet à venir devra donc permettre aux communautés diasporiques de revendiquer la propriété intellectuelle des “objets” perpétués, et de garantir la transmission des savoirs qui les entourent et constituent leur raison d’être.