Des espaces publics accueillants

Vue du Journal de recherches
© Louna Quienne

Pour Justine Gigot, enfant, la ville a d’abord été un lieu où l’on se rend par obligation, qui n’est pas celui des loisirs. Puis au lycée, la ville a permis la découverte des lieux de sociabilité, de consommation, mais ces échanges restaient principalement cantonnés aux espaces privés. De ces souvenirs, elle identifie deux impensés urbains : les enfants et les adolescents, qui peuvent ressentir d’autant plus violemment l’inhospitalité de la ville qu’ils n’y ont pas grandi. Ce n’est qu’arrivée à l’IsdaT qu’elle commence à voir la ville et ses espaces publics comme “lieux de pouvoir à investir”. L’inconfort demeure, mais il y a désormais matière à réfléchir.

Bien qu'elle qualifie sa découverte de “naïve”, la profonde normativité des espaces urbains la frappe. Partout, la structuration est rationnelle ; elle priorise la fluidité et l’optimisation des déplacements, et la “sur-programmation” des usages est la règle. Ses attentes d’inattendu, de gratuité des “communs” et des passe-temps, sont déçues. Elle couve toutefois le pressentiment de potentiels non réalisés dans l’urbanité des espaces publics, souvent des “entre-deux” qui pourraient chacun être des lieux en soi.

La ville n’est pas ou plus un espace de confrontation des altérités, de découverte ou de surprise. Il y a de l’illusion dans la croyance que les espaces publics le sont absolument, car ils ne le sont pas sans conditions : rentabilité, entre-soi, production et consommation justifient et encadrent les comportements plus que le bon vouloir, l’appropriation ou la curiosité de chacun. Mais dès lors qu’il y a sur-programmation, s’ouvre la possibilité d’une transgression qui n’appelle pas forcément l’illégalité. Peut-on d’ailleurs concevoir “un espace qui ne dicte rien” ? Ne peut-on imaginer des formes de suggestion, poussant vers des usages affirmant le droit que chaque citoyen.ne possède sur l’espace public ?

Thierry Paquot établit une distinction entre l’espace public (espace de discussion, de débat, espace démocratique) et espaces publics (espaces extérieurs accessibles et gratuits). Au singulier, c’est d’abord un espace de liberté d’expression ouvert à la bourgeoisie à l’époque des Lumières après la Révolution française. Mais instrumentalisé, monopolisé par les classes supérieures, il exclut une majorité de citoyens, jusqu’à aujourd’hui. Au pluriel, les espaces publics désignent ceux qui ne relèvent pas de la sphère privée. L’auteure choisit dans la lignée de Thierry Paquot d’en exclure les espaces privés libres d’accès, tels que les galeries marchandes et centres commerciaux. Les espaces publics ne sont d’ailleurs pas gratuits, puisque tout habitant les finance par le biais des impôts : ils sont des biens communs. Les espaces publics peuvent être une matérialisation de “l’Espace Public”.

Autrefois “place publique” au sens démocratique, il semble aujourd’hui plus difficile de faire lien entre expression démocratique et espaces publics, qui n’en sont plus les lieux privilégiés. L’espace public se dématérialise, majoritairement sur des réseaux sociaux qui encouragent eux aussi l’entre-soi - et demeurent des espaces privés ouverts aux publics.

Les concertations, réunions organisées par la municipalités et collectivités pourraient perpétuer le lien entre singulier et pluriel, mais le font-elles vraiment ? L’auteure s’interroge : la normalisation des espaces publics, est-elle cause ou conséquence de leur désertion démocratique ?

Les villes développent des stratégies sécuritaires : “espaces intermédiaires réduits, stratégie de propreté des lieux, présence accrue des services de vigilance, sièges monoplaces interdisant l’affalement, accroissement des fonctions commerciales, réflexion sur la mise en œuvre de la vidéosurveillance » (DOMINGO) mais aussi résidentialisation ou privatisation du foncier, ne sont plus questionnées sous prétexte d’incivilités ponctuelles. Ces stratégies ne créent que des “espaces publics diffus” (PAQUOT), sans intensité, sans cohésion sociale.

Certains usages improductifs toutefois, promenade, lecture, rencontres, sont admis dans l’espace publics. Ils relèvent d’une “citadinité active”, qui voit s’installer de manière éphémère du privé dans le public. Ce public, finalement, qu’il peut s’agir de s’approprier, mais aussi de se “désapproprier”, de garder en partage. C’est peut-être par l’occupation événementielle que ponctuellement l’espace public peut redevenir politique. Il y a dans les espaces publics le potentiel d’accueil d’”accommodation” collective (plutôt que d’appropriation) : événements, performances, pratiques partagées, font surgir le corps social d’un quotidien et d’un espace construit normé.

A cause de capacités individuelles inégales, d’une auto-censure certaine et de la peur du regard des autres ou de l’insécurité, les potentiels urbains se trouvent limités. C’est sur les contraintes physiques découlant des aménagements que l’auteure se concentre. C’est en accueillant les corps que les usages non planifiés et la circulation des idées peuvent resurgir.

Il ne serait pas question de transgression dans un espace libre de toute programmation. Je me demande à quoi ressemble un espace qui ne dicte rien, qui laisse faire.

Justine Gigot

Récit de visite sur la place Abbal, extrait du Journal de recherches
© Justine Gigot
Grille d'observation, extrait du Journal de recherches
© Justine Gigot
Récit de visite sur la place Abbal, extrait du Journal de recherches
© Justine Gigot

Le fonctionnalisme moderne a été remis en question, et des critères qualitatifs ont été définis pour la conception des espaces publics. William Whyte a, en 1971, débuté un projet au long cours d’étude des espaces publics : ceux qui “fonctionnent” (qui voient des sociabilités naître) et ceux qui ne fonctionnent pas. Il en déduit des « règles pour les petits espaces urbains ». “Les critères qui y définissent ce qu’est un espace public réussi sont : la proximité avec la rue, la possibilité de s'asseoir, l’ensoleillement, la présence d’eau, d’arbres, de petits commerces de nourriture, et la triangulation, qui pousse les gens à se confronter, à échanger, en réaction à un stimulus extérieur.”

Absente des travaux de Whyte, la question de l’échelle des bâtis est abordée plus tard. Par Aldo Van Eyck qui travaille à aménager la ville à destination des enfants, et par Françoise Choay, qui déplore l’absence d’une “échelle mineure”, qui ferait office d’interface et donc d’échelle intermédiaire entre les immeubles et les corps. Elle regrette également la normalisation, l’uniformisation, la standardisation mondiale des villes, au dépend des particularismes locaux.

Thierry Paquot parle de “ménagement” des espaces publics au sens large, plutôt que d’aménagement : devant la finitude des ressources, les enjeux climatiques, il s’agit de “prendre soin” de nos habitats et de leurs habitants.

On ne peut pas systématiser ce que doit “cocher” un espace accueillant, mais tentons : 

“des espaces publics accueillants devraient être à la fois inclusifs et mixtes, adaptables, intégrés dans le tissu urbain, conçus en système avec le vivant et à échelle humaine.”

Vue de la place Abbal
© Justine Gigot

Pour donner corps à ses intuitions, Justine Gigot choisit de les mettre à l’épreuve d’un espace réel : la place André Abbal, dans le quartier de la Reynerie à Toulouse. Son étude de cas se présente, dans le corps du mémoire, sous la forme d’une “annexe à picorer”. Divers médiums sont convoqués pour rendre compte des pistes abordées. Elle garde trace de ses visites dans un journal, et dessine sur place. En parallèle, elle met en place une grille d’analyse sensible du lieu, comprenant des critères tels que les textures et couleurs, les odeurs, les usages et usagers, les espèces présentes, les matériaux… Ces relevés sont retranscrits dans des plans ou schémas légendés, reportant séparément les taux d’occupation, les lieux dédiés à certains publics, la présence d’animaux, etc.

Occupation du sol, place Abbal
© Justine Gigot
Photographie et dessin de la place Abbal
© Justine Gigot
Ensoleillement de la place Abbal
© Justine Gigot
Vues encouragées par l'orientation du mobilier urbain
© Justine Gigot
Schéma de l'envol des pigeons sur la place Abbal
© Justine Gigot

Elle opère des croisement entre les recherches premières et l’observation directe, nourris de travaux de designers, d’artistes et d’anthropologues. Pour commencer à déduire des améliorations possibles du lieu, elle entame une “tentative d’épuisement” de la place Abbal, balayant les axes découlant des analyses préalables, en forme de diagnostic. Des pistes de projet se dessinent, suivant l’objectif de rendre cet espace accueillant, hospitalier : 

Désenclaver les espaces dédiés à chaque public

Scénariser une variété de points de vue possibles

Diminuer l’exposition aux regards qu’implique le vide plat de la place, faire varier la topographie du lieu pour créer des espaces internes

Pallier le manque d’une échelle intermédiaire entre corps et immeubles

Envisager un mobilier urbain mobile pour s’adapter aux événements qu’elle accueille régulièrement

Adapter le lieu à son climat spécifique

Rendre les sols poreux, quitter l’anthropocentrisme

…

Vue du Journal de recherches
© Justine Gigot

Bibliographie

AGIER, Michel. 2015, L'Anthropologie de la ville, Puf.
CHOAY, Françoise. 1998, « Six thèses en guise de contribution à une réflexion sur les échelles d'aménagement et le destin des villes ».
DE RADKOWSKY, Georges-Hubert. 2002, L'Anthropologie de l'habiter. Vers le nomadisme, PuF.
DOMINGO, Bruno. 2007, "« SDF » et construction d'un ordre public local : fluidités de l'identité assignée et normalisation des lieux", Déviance et Société, Vol. 31, n°3, pp. 283-303.
FRIEDMAN, Yona. 1970, L'Architecture mobile : vers une cité conçue par ses habitants, Casterman, Paris.
HOLLINGSWORTH WHYTE, William. 1980, The Social Life of small urban spaces, Project for Public Space.
HOLLINGSWORTH WHYTE, William. 1988, Comment vivent les petits espaces urbains (The Social Life of small urban spaces), USA, 58 minutes.
LABBÉ, Mickaël. 2020, "Dispositifs Anti-SDF ou l’architecture du mépris", 03/03/2020, AOC Media – Analyse Opinion Critique.
LANASPEZE, DETRAZ, MAGNANT, BALLESTA, DENISSEN, LAVESSIÈRE, MOREAU, 2020. « Comment les sentiers fabriquent la ville ? » Conférence-débat au Pavillon de l’Arsenal, exposition L'Art des sentiers Métropolitains, Paris, 01/10/20. 148 pages.
PAQUOT, Thierry. 2015, L’Espace Public, Collection REPÈRES, Éditions La Découverte, Paris.
PÉREC, Georges, 2003 (1975), Tentative d'épuisement d'un lieu parisien, Christian Bourgois Éditeur, Paris.
POUZENC, Joanne. 2019, « Apprentissage et travail convivial : l’héritage du Bauhaus dans les pratiques collaboratives contemporaines », 100 ans du Bauhaus, influences et enseignement à l’ENSAT, 18-19/10/2019.
Ugo La Pietra - Habiter la ville, 2009, HYX, coll. Ugo La Pietra.
VAN EYCK, Aldo, 1962, Marcati Hall, « Sur le design des équipements et l'aménagement des aires de jeu », conférence traduite par Anne- Lucie Voorhoeve.
YAMASHITA, David. 2002, Compte rendu in APA Journal, Spring 2002, Vol. 68, n°2.
Les Carnets du paysage, « Le Paysage comme espace public », n°1, printemps 1998, Actes Sud/ENSP.